"Voir le nombril d’la femme d’un flic n’est certainement pas un spectacle qui du point d’vue de l’esthétique puisse vous porter au pinacle ». On n’était pas venu pour ça, mais quitte à fredonner une chanson de Brassens en arrivant, mieux vaut celle-là que Le marché de Brive-la-Gaillarde. On allait prendre l’apéro chez la Rousse. D’habitude elle vous invite plutôt à passer à table. Ce mercredi le commissariat du 1 et du 4 était officiellement inauguré.
Tout le gratin au garde-à-vous devant le parvis : le préfet Gérault, le maire Collomb, le directeur départemental de la sécurité Signourel, en grande tenue d’apparat. Et le gratin mijotait à feu doux, car la clim’ était en panne. Ce qui n’a pas empêché le préfet de faire visiter les aquariums où l’on garde généralement les clients au frais.
Lumière naturelle, à travers le verre dépoli, banquettes en béton garnies de matelas anémiques et serrures à y casser des clefs. Du trois étoiles de chez Képi. Plus loin le studio photo pour le bertillonnage, avec ses striures sur les murs pour mesurer la taille du client pendant qu’on le numérote et qu’on le numérise. Un local destiné aux consultations de toubib, un autre aux entretiens avec un baveux. C’est propret, tout neuf, ça sent la peinture. Dans un bureau d’inspecteur, on repère un morceau de chaîne fixé au sol pour les pincettes. Il doit servir à accrocher le client pendant qu’on beurre le marmot. Tout le monde se retrouve dans la cour, entre deux rangées de fonctionnaires, des bleus et des bourgeois, sans compter les ceinturons, du bricard au commanche, sous l’œil fier du taulier. Des pékins et journaleux s’y mêlaient en désordre, au risque de se faire détroncher, on n’est jamais à l’abri d’avoir déjà eu affaire les uns aux autres. Ça met un peu de piment dans le cocktail.
Collomb se souvient du commissariat de la place Sathonay, un taudis indigne, les douches étaient en face, il fallait traverser la rue. Aux Potins, on n’a jamais envisagé de prendre une douche avec un inspecteur de police, on l’ignorait. Ce nouveau commissariat donne une « meilleure visibilité à l’action de la police ». La vidéosurveillance « n’est qu’un des éléments de la sécurité », prêche Collomb. Pas impossible d’ailleurs qu’il y ait un « effet plumeau » et que la délinquance se déplace à l’abri des caméras. Voilà donc le secret de la politique sécuritaire du maire, il s’inspire de ce slogan célèbre : va donc chez Plumeau. Le préfet se montre plus disert. Voilà le seul commissariat qui fasse partie du plan de relance du gouvernement. La relance version Royco, il fallait y penser. Nonobstant, le nouveau bâtiment respecte les normes européennes, comme le camembert et le calibrage des thons. Une grande réussite.
Depuis qu’il est là, les faits délictueux ont baissé de 35% dans le quartier, si c’est un effet plumeau, on est aux Folies Bergères. Les fonctionnaires de police boivent du petit lait, du pire les attend en matière de breuvage. En haut des toits hors de portée, des moineaux des rues les narguent avec des « piou-piou » insolents. « On a beaucoup de choses à faire, conclut le préfet, il faut se retrousser les manches ». Commençons donc par le buffet. On l’a voulu réglementaire et rudimentaire. Quelques canapés de saucisson, des jus de fruits et des eaux minérales, c’est tout, signez-là, circulez. Il y avait bien un pauvre mousseux qui promettait comme un air de fête. Fausse alerte ! Sa seule raison d’être semble de lutter sévèrement contre l’alcoolisme sur le lieu de travail. Et en effet, la punition est sévère !
Timéo Danaos
Glossaire : La Rousse : la police ; Aquarium : cellule de garde à vue ; Bertillonnage : mesures et photos anthropométriques ; Pincettes : menottes ; Bleus : flics en uniforme ; Bourgeois : flics en civil ; Ceinturons : gradés ; Bricard : brigadier ; Commanche : commandant ; Pékin : particulier ; Se faire détroncher : se faire repérer ; Beurrer le marmot : faire avouer.
