« Au voleur, à l’assassin, au meurtrier. Mon argent, ma cassette ». Je le confesse aisément : souvent je me persuade que Molière a connu Ruffec, le patron du service des chaises et porteurs de la ville ; qu’il s’est inspiré de lui pour camper son personnage de L’Avare.
A Lyon, c’est chose connue : Ruffec est l’homme le moins désintéressé de la ville. Augmenter son capital, amasser des écus, faire fructifier son magot : tel semble être l’essentiel de ses préoccupations. Pourtant, il ne peut croiser une connaissance sans évoquer l’état de sa condition. A l’entendre, il est pauvre, désespérément pauvre. Il n’a qu’une modeste masure, un vieux carrosse tout déglingué, à peine de quoi nourrir sa famille. Pire, le voilà qui pleure et qui souffre en évoquant son avenir de futur miséreux.
Faut-il que Ruffec ait du talent pour que l’on porte crédit à ses gémissements. Certains vont jusqu’à lui apporter leur soutien quand, la main discrètement posée sur le portefeuille, il crie misère. Ils le croient lorsqu’il jure sur la tête du grand architecte de l’univers qu’il ne peut rembourser les milliers d’écus qu’il a puisé dans les caisses du service des chaises et porteurs.
C’est oublier un peu vite que Ruffec perçoit depuis des décennies plusieurs pensions dont se contenteraient très largement les pauvres qu’il prétend défendre. C’est oublier qu’il n’a guère de dépenses personnelles. Il use et abuse du carrosse et du postillon du service des chaises et porteurs. Quand il voyage, quand il convie ses amis dans une belle auberge, c’est encore et toujours le service des chaises et porteurs qui paye. Et si d’aventure, il veut jouer au moderne cricket du côté du Royaume du Rif, il trouve toujours un riche commerçant pour l’inviter sans bourse déliée. Ruffec n’est pas un ingrat. Il saura d’une façon ou d’une autre lui prouver sa reconnaissance. L’important, c’est que cela ne l’oblige pas à puiser dans sa cassette personnelle.