Ah le Saint homme ! Le pieux serviteur de l’Eglise ! Le vertueux cardinal ! Saint-Pierre n’a qu’à bien se tenir. Bien sûr, rien ne presse. L’apôtre préféré de Jésus a encore nombre d’années et des décennies devant lui. Qu’importe. Mieux vaut prendre les devants et commencer dès à présent à se méfier. Le jour lointain où le cardinal de Tencin frappera à la porte du Paradis, le vénérable Saint-Pierre comptera dans le ciel un redoutable concurrent. Il pourrait bien se faire piquer sa place de gardien des clés célestes sans même s’en rendre compte.

Le primat des Gaules n’a pas son pareil pour faire briller ses qualités aux yeux de tous. Il faut le voir frétiller dès qu’il aperçoit un gazetier bien disposé à lui faire reluire la mitre. Il faut l’entendre pérorer à l’infini sur les belles actions qu’il a autrefois menées du côté de la lointaine île de Madagascar. Il faut l’admirer filant tel un fantassin léger sur les chemins terreux de la Tête d’Or. Jamais à Lyon les ouailles n’avaient vu cardinal si jeune et si alerte. Il faut le confesser : son dynamisme fait des merveilles auprès d’une jeunesse trop souvent impie et qui retrouve grâce à lui le chemin de nos églises.

Au diable les esprits taquins. Il serait sacrilège que de moquer un aussi pieu serviteur de l’Eglise. Le cardinal de Tencin pratique la prière comme nos parlementaires le font avec la sieste lorsqu’ils siègent dans leur assemblée. Il est réconfortant de le voir les mains jointes, les yeux fermés. Il est capable de rester là, impassible pendant de longues minutes. Il ne bouge pas un cil, pas une oreille. Il est perdu, loin, très loin dans ses prières. Ses détracteurs prétendent qu’il se repose ; pire, qu’il dort. Quelle infamie ! Le cardinal est tout simplement un saint homme à l’oreille duquel le Père, le Fils et le Saint-Esprit se bousculent pour lui murmurer quelques secrets liturgiques ou lui confier quelque mission divine.