« La légion d’honneur, ça ne sert à rien de la refuser, il faut se débrouiller pour ne pas la mériter ». Selon cette maxime de Maurice Maréchal*, Robert Batailly a tout faux. Après avoir été fait chevalier puis officier, il était cravaté lundi « commandeur de la légion d’honneur ». Ruban rouge autour du cou avec l’étoile à cinq rayons doubles, le roi n’était pas son cousin, l’Empereur, si. Tout le Musée Grévin des notables lyonnais était venu l’acclamer, qui des entreprises, qui de la politique, de l’armée, du clergé, de la gauche, de la droite, et aussi de la franc-maçonnerie, tant l’homme est connu pour porter le tablier.

A droite de l’estrade, dans le grand salon doré de la préfecture, il y a quelques rangées de chaises pour les invités vintage. Ses conscrits ne sont plus de la première jeunesse, il est né en 1934. Et les discours allaient être longs, très longs. La salle comptait au moins autant de rosettes que le Parc de la Tête d’Or, quelques rubans bleus du Mérite, des épinglettes du Rotary, et même des distinctions plus énigmatiques, comme des crocodiles brodés sur des polos. Vu l’âge des participants, leurs coiffeurs respectifs nous offraient un festival de couleurs qui n’existent pas dans la nature, mais qu’on trouve couramment au rayon des jouets, sur la tête des poupées. Des champs de blés, des vieilles souches, des pruniers, des acajous, des écureuils, des flamboyances acryliques, des hérissons en nylon noir, et même une curieuse choucroute qui a dû rester coincée sur son crâne, depuis la période Bardot. Si Louis la Brocante passait par là, il aurait raflé le lot.

Mercier parle. Il salue Batailly qui est un « pays ». Comme lui, il vient de Bourg-de-Thizy où sa mère tenait le bistrot de l’Hôtel-de-Ville. Est-ce là qu’a germé l’idée de s’inscrire au Parti radical ? Il paraît que la politique s’y faisait à table. Aujourd’hui, c’est plutôt dans l’arrière cuisine. Mercier retrace toute la carrière de Batailly, commencée sous Doudou terminée sous Gégé, à la ville et au département. A ses côtés Nora Berra, chargé des aînés et donc en plein repérage. C’en est assez, tu l’a bien mérité, dit en substance Mercier avant de le cravater fermement.

Puis viennent les remerciements. Batailly lit un véritable annuaire téléphonique de tous ceux qui ont joué un rôle dans sa carrière. La liste est aussi longue qu’un comité de soutien à Queyranne, en comptant ceux qui n’ont rien demandé. On comprend pourquoi les mamies s’étaient dépêchées de squatter un siège. Elles en profitent pour hiberner en attendant la fin de la sonnerie aux vivants.

Enfin, c’est le cocktail et tout le monde s’achemine précautionneusement vers les buffets sur un plancher tout de même ciré. C’est la fête. Sauf pour Robert Batailly pour qui le disneyland continue. Tout le monde veut le congratuler à commencer par Queyranne et Collomb. Embrassades, accolades fraternelles, chacun veut se faire photographier avec lui. On se croit commandeur de la Légion d’honneur et on se retrouve Père Noël aux Galeries Lafayette.

Le crémant de bourgogne est de retour, avec son compatriote le cassis. Dans un coin, un ecclésiastique broute une carotte accompagnée d’un jus de pêche de vigne. Deux mamies passent d’un buffet à l‘autre et réciproquement avec une gourmandise persévérante. Il y a aussi du beaujolais, du kir et du cognac. Bon-bon-bon. Ce n’est pas parce qu’on est l’invité d’un franc-maçon. Mais il s’agit tout de même de garder le compas dans l’œil et de rentrer d’équerre.

Timéo Danaos

 

* Maurice Maréchal, fondateur du Canard Enchaîné.