endant qu’on pré-canonise Jean Paul II, bâton de pèlerin et chasuble d’or, c’est la Fête du Travail. Les processions sociales célèbrent la voix du peuple, bâton de banderole et chasuble rouge. Midi moins presque. La place Bellecour est encore déserte.

On ne voit encore que les baraques de la CGT. A gauche un incendie de merguez, on dirait qu’on brûle des pneus. Plus loin des paniers de muguet, sitôt sortis du frigo, aussitôt flétris.

De l’autre côté du Pont de la Guille, le cortège s’annonce. Précédés par quelques clowns verts prônant l’écologie, le vélo à remorque et le pantalon bouffant. Ils se couchent sur la rue pour haranguer le ciel, essaient de faire rire les flics, aucune cause désespérée ne les rebute. Le peloton s’approche. On entend la musique de Trust, Antisocial tu perds ton sang froid. On croyait pourtant la CGT plus prosocial qu’anti, mais à force de dire non à tout, peut-être qu’on finit par dire oui à quelque chose.

A peine trois mille personnes à vue de nez. Des drapeaux qui flottent au vent. Dominés par le ballon-sonde de la CFDT qui surveille que le temps ne tourne pas à l’orage. Des slogans vengeurs : « on veut de la VRAIE consommation pas des ED et LEADERPRICE qui nous vendent de la... ». CGT : Confédération Gastronomique du Travail. D’autres plus énigmatiques : « les EMT, y’en a assez ! ». EMT* ? Des ritournelles de type chanson riv’gauche : « Quand tout sera privé, on sera privé de tout ». Laïtou. Bref, ce n’est pas la fête de la musique.

La CFDT a pourtant affrété un groupe monté sur un char et chargé de jouer en live, mais rien n’y fait. Pas le bon groove. Alors elle passe, la CFDT. Suivie de Solidaires Sud avec leurs drapeaux de toutes les couleurs. Des anarcho-syndicalistes de la CNT, rouges et noirs, qui brandissent leur devise « autogestionnaires et sans permanent ». Sans permanente aussi, les coiffures restent telles que le vent les couche.

Puis les maigres ressources des partis politiques. La gauche tendance NRV, celle du Parti de Gauche et du Front du même métal. Lutte ouvrière, l’amour sacré de la révolution toujours en bandoulière. Un bouquet d’écolos à peine moins fourni que les socialistes qui suivent. On repère Paul Coste avec une casquette à énergie renouvelable. Grâce à un capteur solaire, un ventilateur personnel lui climatise le haut du crâne. Encore trois comme ça et on ferme une centrale nucléaire. Et bien peu, tellement peu d’élus de la « gauche institutionnelle ». A croire que le peuple ne les intéresse que sur un plan conceptuel.

Tout le monde se retrouve place Bellecour. Se retrouve et se confond. Bataille rangée de décibels. Entre la baraque de la CGT, Bernard Lavilliers à fond Travailler encore... Lutte ouvrière et son Internationale à pleins poumons, Sud Solidaires répond par un ballet de drapeaux.

Le groupe de musicos de la CFDT se défend comme il peut, il essaie de pousser le son, mais on ne réussit toujours pas à comprendre quelle musique il joue. Pas plus loin que juste à côté, sous les pieds de Louis Machin et de son cheval, quelques dizaines de touristes asiatiques posent pour la photo-souvenir. Mais quand les accompagnateurs cherchent à les recaser dans les bus n°5, n°6 et n°7, rien à faire. Ils ont vu le rassemblement populaire avec ses banderoles colorées, ils veulent absolument en être. Ils se mêlent à la foule, se prennent en photo avec les figures les plus cocasses des cortèges.

Il faut se rendre à l’évidence. Les mouvements sociaux français sont tellement célèbres à travers le monde qu’ils sont devenus une attraction touristique comme une autre.

Timéo Danaos

 

* Après une recherche sur internet on trouve pour EMT : Evaluation en Milieu de Travail, Entreprise Marocaine de  Travaux, Emergency Medical Technicians, Editions Musicales Transatlantiques, Ecart Maximum Toléré...