Drôle d’endroit pour des rencontres. Quais du polar, le festival du roman noir, s’était donné rendez-vous à la chapelle de la Trinité vendredi soir, sans esprit de clocher. Rassemblés ici les plus diaboliques trucideurs du monde : les écrivains. Le sang séchait à peine. Le jury, après s’être copieusement étripé, s’était enfin mis d’accord sur un nom à qui offrir le prix Le Point du polar européen, et il fallait fêter ça. Sur des tables de couleur noire le buffet attendait, décor de bouquets de tulipes blanches plongées à l’envers dans les vases, la tête en bas, les pieds en l’air, sur une idée de la famille Addams.

Jean-Louis Debré était déjà là. L’ex-ministre de l’Intérieur de Jacques Chirac, depuis qu’il ne court plus après personne, peut se donner la peine d’être à l’heure. En attendant, des invités s’amusaient à photographier le plafond, qui est fort beau. Mais à plus de dix mètres de hauteur, les flashes ne pouvaient guère éclairer que les lustres, autant craquer une allumette dans une grotte. Des écrivains venus d’Australie, d’Espagne, des USA, du Danemark, d’Islande et même de France, des cultureux, des curieux et quelques intellectuels encanaillés, il régnait une drôle de faune, entre dame du monde et pirate des caraïbes.

Collomb arrive, précédé de son poisson pilote chargé son l’immortalisation audiovisuelle. Il serre des mains autant qu’il en trouve,  monte sur scène, entouré de Jean-Louis Debré, président du jury, Christophe Ono-dit-Biot, rédacteur-en-chef adjoint du Point, Rafik Mansour, attaché culturel des USA. Et Najat Vallaud-Belkacem, parce qu’elle porte une robe à pois.

« Je passe la parole au shériff de Lyon », annonce Albane Lafanachère. Et Collomb s’empare du micro. Au milieu des échos de cathédrale, sa voix se perd en résonances : « Quais du polar, lard-lard », « Dans toute la ville-ville-ville », « des écrivains-20-vins ». Quand il tente de prononcer avec l’accent le nom des quatorze écrivains américains présents, cela tourne au milk-shake.

Puis l’ex-juge d’instruction prend la parole. Le jury a mis en examen quarante ouvrages, mais maintenant ça y est, ils sont tombés d’accord sur l’espagnol Victor del Arbal, pour La tristesse du samouraï, et Jean-Louis Debré n’a plus qu’à le déférer devant le public. L’interprète qui accompagne l’auteur ne se croit pas obligé de traduire tout ce qui se dit, mais lui s’en fout, il sent que c’est aimable et ça lui suffit. Il vient de gagner mille euros en grands crus de bordeaux. « (Merde !), s’exclame Collomb. Quitte à payer le prix en liquide vous auriez pu choisir un vin de ma région ! ». Et il n’a pas tort. En beaujolais cela faisait plus de bouteilles. Sans compter le suspense au moment de les ouvrir : que va-t-on trouver à l’intérieur ?

On se rattrapera sur le buffet qui ne manque pas de produits locaux d’ici et d’ailleurs :  Saint-Joseph, toujours chez lui dans une chapelle, accompagné de Saint-Véran, moine blanc, et des plus laïcs Evian et Coca-Cola.

On s’amuse d’une explosure de crabe hachée à la grenade offensive. Délicieux. Un émincé de Saint-Jacques taillé au Gillette cinq lames et rehaussé d’un trait de pamplemousse. Très fin. Un cône tronqué de saumon cru, guillotiné sec sur une coupelle en carton. Très frais. Une émulsion de brocolis gaufrée à la cuillère carrée. Rigolo. A voir tous ces écrivains bien élevés picorer des amuse-gueules avec gourmandise, on se douterait à peine qu’ils ont dû assassiner pas loin de la moitié de l’humanité.

Timéo Danaos