Jeudi soir, le Cintra prenait des airs de Restaurant Drouant à la remise du Goncourt, même si la moyenne d’âge était plus douce. Les auteurs offraient l’apéro et les invités servaient d’amuse-gueules. Collomb et les 40 branleurs fêtait sa première sortie publique. Assis en terrasse, Molière et Corneille prenaient leur rôle très au sérieux : dédicacer leur œuvre à quatre mains, en évitant de verser du sel sur les plaies. Un petit mot gentil, un sourire, une pensée pour les gosses. A leurs pieds, attaché par une chaîne : un animal féroce (bien que petit) et exotique, sans doute ramené des îles. La sécurité ne laissait rien au hasard.

Il y avait là tout le gratin lyonnais. Et bien malin qui pourrait dire s’il s’agissait d’un gratin dauphinois ou d’un gratin d’andouillettes. Chacun arborait ostensiblement un exemplaire de la pièce, tout en faisant semblant d’attendre plus tard pour la lire à tête reposée, mais en jetant un œil à l’intérieur quand même.

Ah, on parle de moi ! « Le garçon n’est pas tueur... », lit Broliquier à haute voix. Avant de commenter : « Tant mieux, ça aurait pu être pire ». Qu’il se rassure, le pire y est aussi. De toutes façons il n’allait pas se mettre à crier : « Putain ! Fait chier ! ». L’endroit est truffé de journalistes. Alors on sourit. On garde son quant-à-soi. On file au bar demander s’il leur reste un peu de ce rosé bien frais qui aide à déglutir ? Oui, il en reste. C’est prévu. Il y en aura pour tout le monde. Marc Fraysse, Nora Berra, Jean-Yves Sécheresse, Richard Brumm, Christophe Geourjon...

Tiens Collomb n’est pas venu. Dommage, il est un peu le personnage central. C’est comme si on jouait Sganarelle sans Sganarelle (1) : « Ah ! pauvre Sganarelle ! à quelle destinée / Ta réputation est-elle condamnée ! ». Mais Collomb était au match Sparta / OL. Il n’avait même pas laissé Buddy (Budimir) en doublure-lumière « Buddy serrez ma haire avec ma discipline / Et priez pour qu’en tout le ciel vous illumine » (2).

Il ne manquait ni de femmes savantes ni de bourgeois gentilshommes. Michel Le Royer, qui connaît la musique, assis sur une banquette se caressait le menton : « Et pourquoi pas la monter, cette pièce ? ». On parla même d’écrire une suite. « La revanche des 40 branleurs ? ».

Au bout de deux heures ERB et Angel Boss n’en peuvent plus. Tout ce temps passé à débiter des amabilités aux gens, ils n’ont pas l’habitude ! Ils ont besoin de souffler. Alors ils se confient. Oui, ça se vend bien. Ils espèrent même dépasser le tirage du bouquin de Metaxas. Il en revendique six mille exemplaires. Bien sûr on ne peut pas savoir si c’est vrai, l’avocat serait prêt à n’importe quoi pour défendre un client, surtout quand le client c’est lui.

Oui, bien sûr, l’édition des 40 branleurs est une version expurgée ! Certains vers ont été coupés au montage. Et ERB de donner quelques exemples. Effectivement. C’était un coup à finir chroniqueur dans Charlie Hebdo. Ou chroniqué dans la rubrique judiciaire, au tribunal, défendu par Metaxas, c’est à dire coupable. Autant éviter les coups de griffe trop acérés. Car comme dit Molière encore (3) : « Il est bien des endroits où la pleine franchise / Deviendrait ridicule et serait peu permise ».

Timéo Danaos

 

1) Sganarelle ou le cocu imaginaire.

2) D’après Tartuffe ou l’imposteur.

3) Le Misanthrope ou l’atrabilaire amoureux.