Les meilleurs commentaires seront publiés dans le journal !

06oct.

La Grand Messe de Grillot

A la soirée de clôture des Etats généraux de l’entreprise mercredi soir, les élus ne tenaient pas la vedette. Huit cent entrepreneurs garnissaient le parterre de la salle de la Corbeille, au Palais de la Bourse. La plus grosse concentration de costumes Dormeuil de toute la ville. Il y eut un temps pour tout. Un où tout le monde se précipita pour dire bonjour à tout le monde. Un où chacun voulut changer de place pour se retrouver à côté d’un copain, avant d’en repérer un autre et de changer encore...

On prend du retard. Collomb remonte les travées lentement, il n’est pas venu servir la soupe, mais il ne rate pas une louche, il les serre toutes. Enfin Philippe Grillot prend la parole. C’est sa soirée. Il devrait exulter, danser sur les tables, frapper dans ses mains. Mais non, il exulte à la manière dont on enterre une belle-mère : avec beaucoup de retenue et sans enthousiasme excessif.

Avant de présenter son « carnet de route », qui doit guider les entreprises emportées par la houle, il cède la place à une table ronde qui s’étire en longueur. Huit participants viennent partager leurs impressions sur ces états généraux qui s’achèvent. Mais tout d’abord, comment voient-ils les services de la CCI ? « Mon entreprise les utilise très peu », commence l’un. « Je ne savais pas trop ce que c’était jusqu’en 2006 », reprend un second. « En fait on connaît surtout la taxe qu’on lui paie », termine le dernier, impitoyable. Pendant ce temps, sur l’écran géant, le cadreur explore toutes les ressources du dogme danois, la caméra tangue d’un invité à l’autre, on se croit sur une mer démontée. S’il ne se calme pas, les spectateurs vont finir par se vomir les uns sur les autres...

Une heure et demie plus tard, quand Grillot reprend la parole, il est accueilli comme un sauveur. Mais voilà que, face à des élus qui affichent plusieurs décennies d’enfumage électoral et un préfet bercé par la léthargie administrative depuis sa plus tendre enfance, Grillot se permet une chose d’une incongruité folle. Il explique qu’après quatre mois à examiner les besoins et les attentes de ceux qu’il représente, il entend y répondre. Et il décline une série d’actions concrètes qui seraient même fichues d’être efficaces si on n’y prend pas garde. Tout y passe : le suivi personnalisé des entreprises, la décentralisation des services, la création d’un fonds de financement pour les PME, l’invention d’un « capitalisme patient ».

Au début surpris, les invités s’enflamment peu à peu et finissent par applaudir debout, ce qui n’a pas dû leur arriver depuis le dernier concert de Michel Sardou. On se calme ! Il faut maintenant prendre soin des huiles. Grillot ouvre le verbiage aux personnalités. Gérard Collomb vante une nouvelle fois son modèle lyonnais et la « capacité à progresser ensemble au-delà de nos divergences ». Un peu comme dans sa majorité.

Le préfet Carenco se lance dans une digression sur les atomes. Et Jean-Paul Mauduy, le président de la CRCI, tutoie les cieux. Quand il prend la parole dans la nef centrale du Palais de la Bourse, c’est Bossuet dans la cathédrale de Meaux, les plus protestants s’y convertissent. « Je suis en train de vivre un moment de bonheur », s’extasie-t-il. Et il béatifie à tour de bras. Le président Grillot : « Philippe,  bravo ! Je vous demande de l’applaudir ». Et même, dans un accès d’œcuménisme, Gérard Collomb qui vient d’annoncer l’installation du siège mondial de Sanofi-Aventis à Lyon. « Monsieur le maire, vous n’y êtes peut-être pour rien... », mais il le fait acclamer quand même.

Il ne manquait qu’une petite chanson pour terminer la soirée en beauté. Un petit gospel par exemple ? Sur l’air d’Oh When the Saints : « Tout le monde le sait, dans la chimie, dans le commerce et l’industrie, tout le monde le sait, c’est Jean-Paul Mauduy qui nous guidera dans la nuit ». Amen.

Timéo Danaos

18sept.

Speed dating post mortem

Cinq minutes par personne. Tout le monde voulait se faire entendre à l’inauguration de la Maison des Deux Rives, à la Confluence, ce lundi. Rendez-vous à 18 heures au Monolithe, ce cube de béton doré de la rue Denuzière. Une maison-relais pour personnes en déshérence.

Tout le monde non, car un certain nombre de personnalités étaient au contraire venues là pour se taire, ce qui mérite le respect. Michel Havard, qui n’en pense pas moins. Et le préfet Carenco, celui qui ressemble à John Cleese des Monthy Python, un préfet nommé Wanda.

Mais Daniel Saillant parle. Il est le président d’Habitat et Humanisme Rhône, maison fondée en 1985 par Bernard Devert pour fonder des maisons. Et par Jacques Moulinier, disparu en 2010. « Il est là-haut, il nous regarde, il est content ». On aimerait bien qu’il n’en profite pas pour jouer avec les nuages, on est dans la cour.

Raphaël Appert, du Crédit Agricole, lui succède au micro. Certes, avec tout ce chahut boursier « ce n’est pas facile en ce moment de prendre la parole pour un banquier ». Il la prend quand même et il n’a pas l’intention de démissionner non plus. Bien au contraire. « Longue vie au projet ! ». La banque continue.

Denis Broliquier compte 33 logements là où une vingtaine seulement ont suffi aux autres, mais les autres n’ont pas besoin de se faire élire dans cet arrondissement, lui si. On n’a jamais trop d’électeurs. Il se souvient de Jacques Moulinier à l’époque où ils étaient tous les deux centristes. Comme le temps passe.

Puis c’est le tour de Philippe Barbarin : oui Jacques Moulinier est avec nous ce soir, et aussi Mère Térésa, « car c’est l’anniversaire de sa mort en ce 5 septembre ». Décidément le ciel commence à être chargé !

Gérard Collomb s’avance. Il salue le catholicisme social, grande tradition de la ville, il cite Henri Lacordaire, rend un hommage vibrant à Jacques Moulinier, mais n’en doutons pas, la politique menée en ce moment par la ville de Lyon se situe exactement dans la droite ligne des convictions défendues par Jacques Mouliner à son époque. Au centre droit, donc.

Ah, reprend Jean-Jack Queyranne, on peut dire que Jacques Moulinier était passionnément Lyonnais. C’est grâce à des gens comme lui qu’au cœur de la Confluence aujourd’hui, « il n’y a pas que des bâtiments prestigieux, du commercial et des immeubles de standing », il y a aussi... (euh... l’immeuble du Progrès ?). Non ! Il y a aussi « du logement pour tous, le droit au logement effectif ». Effectivement.

Allez Michel ! Le Garde des Sceaux va fermer le banc. Il se souvient de Jacques Moulinier et de tout le parcours politique qu’ils ont suivi ensemble sur les chemins du centre : « Jacques avec qui nous avons mené des combats politiques et nous en avons perdus autant que nous en avons menés ». Toute une carrière. Quand on pense à tous les combats que Michel Mercier va maintenant devoir perdre tout seul !

Coupons le ruban avant que ça ne refroidisse. Le coup de ciseau inaugural sonne le tocsin pour les bouchons de champagne qui dépotent un peu partout. Du moins : du crémant de Bourgogne, le même que Michel Mercier sert à sa table du Département, ça sent le déstockage massif.

Une ambiance très cathosphère. Dress code : s’habiller de couleur terne et toujours donner l’impression de s’ennuyer un peu, mais pas trop.

Si d’aventure on croque un canapé (ceux au fromage de chèvre par exemple) le faire comme par inadvertance et en ne donnant  pas l’impression d’y prendre du plaisir. Manquerait plus que ça !

Timéo Danaos

14avr.

On n’était pas invité

Mercredi soir se vernissait l’exposition Le Génie de l’Orient, au Musée des Beaux-Arts. En grande pompe et en catimini. Car n’étaient invités ni le public ,ni les journalistes, seulement les mécènes. On prit donc une tête de mécène. Et pour les grandes pompes, il fallait marcher sur les pieds de Collomb et du préfet Carenco, on prit donc un air de pompiste et on les suivit.

Voilà qu’on tombe sur le tableau d’un grand maure brandissant un sabre. A ses pieds un petit mort qui ne brandit plus rien du tout, il a la tête coupée, elle roule sur la dalle, à l’époque, les soirées électorales se terminaient tragiquement. Chef d’œuvre de l’art orientaliste du XIXe siècle avec les harems et les bains.

Du Moyen-Age aux modernes Matisse et Klee, l’exposition retrace le dialogue des cultures entre l’Orient et l’Occident, à saute-mouton par dessus la Méditerranée. On trottine derrière les grandes pompes. Le maire et le préfet visitent tout. Les trois étages. On s’est trouvé un poisson-pilote, une dame facilement repérable, en soie de panthère, avec, accrochée au chignon, une sorte de couronne d’aigrettes naturelles. Un véritable GPS.

Ici des mosaïques, là des céramiques, des sabres, une armure, des vases de verre décoré. « Tiens, une aiguillère », s’extasie un badaud qui se croit dans un magasin de couture. Au hasard des couloirs, on croise et recroise Fernand Galula, un superbe manteau en laine de chèvre, flottant sur les épaules.

Voilà qu’il faut descendre, on recavalcade au premier étage. Le temps pour une hôtesse de lâcher une confidence : on vient de rater un grand moment d’histoire. Le maire a raconté tout le plaisir qu’il avait éprouvé lors d’une visite à Montpellier, « il a adoré le sauna ». Quoi ?! Vérification faite il s’agit du fameux Mikvé, datant du XIIe siècle, un bain rituel juif qui est une des richesses historiques de la ville. Rien à voir avec un péché de jeunesse.

Salle des discours. La conservatrice Sylvie Ramon s’empare du micro. Remerciements appuyés au Cercle des Mécènes et au Cercle de Poussin qu’elle couve comme s’ils pondaient des œufs d’or. « Le Musée des Beaux-Arts ne doit pas être un petit Louvre mais un grand musée international ». Et pour cela, bien sûr il faudrait un peu plus d’argent. Regard direct vers le maire. Collomb en fait tomber ses feuilles. « Mais votre génie supplée peut-être au manque d’argent », réplique-t-il. On dirait Léandre avec Maître Jacques : bonne chère avec peu d’argent. Le génie, le génie, s’il suffisait de frotter la lampe d’Aladin pour faire tomber des tunes !

Collomb est lancé. En free style. Sans ses notes. « Quand on parle du monde musulman, ce n’est pas souvent pour souligner la richesse de sa culture... ». Et ça dure. Le préfet se balance d’un pied sur l’autre, il va finir par danser la samba. Enfin, c’est son tour.

Ben finalement il ne lira pas ses notes non plus. Ça fait deux assistants de plume qui ont bossé pour rien. Il veut corriger un peu son image de « techno ». Il veut dire : technocrate, bien sûr. Personne ne l’a jamais vu à la technoparade. Il salue cette exposition qui ne valorise pas seulement la science mais laisse aussi sa place à l’émotion.

En parlant de laisser sa place, il est temps de passer au buffet. Là encore, le génie de l’Orient a soufflé sur les gamelles. On déguste du houmos, du caviar d’aubergines, des graines de taboulé et pour maintenir le dialogue avec l’Occident, du Mumm Cordon Rouge. Le maire est content. Le préfet est content. Képénékian est content (on ne lui a pas demandé de parler). L’air est doux comme du miel. Aucun mauvais plaisant pour jeter une pointe de harissa dans le couscous.

Timéo Danaos

20janv.

La boîte des pandores s’amuse

Se retrouver au coeur d’une caserne, expérience troublante pour qui n’est pas habitué à fréquenter la gendarmesque, du moins de son plein gré. A l’entrée de la rue Bichat, deux géraniums* montent la caisse*, mais laissent entrer les baveux*.

Ce vendredi matin, le colonel Guérin fête son départ, le colonel Guimard son arrivée, le général Granchamp les fête l’un et l’autre, et le préfet Carenco couve le tout d’une aile protectrice et lourdement galonnée. La cour de la caserne ressemble à ce qu’elle doit être : raide et réglementaire. La planète a été bien grattée*, elle est propre, nue, bordée d’arbres au garde à vous, la petite feuille sur la nervure du bout du tronc. Le mât le plus haut porte un drapeau bleu-blanc-rouge, car rien n’est au dessus de la République. La cérémonie se déroule en bon ordre protocolaire. Les bleus sont alignés, les pousse-cailloux*, les schtroumpfs, les chats bottés* au pied de leur cheval*, les bœufs* en grande tenue. Même la brigade cynophile est venue faire son cinéma. On connaissait les chiens policiers, on découvre les serpattes à quatre pattes, après les boîtes de pandores, voici les niches.

C’est l’instant solennel, la cérémonie de passation des pouvoirs. Le colon* descendant vient de rendre son fanion au gégène*, le gégène s’est dépêché de refiler le mistigri au nouveau comanche*, lequel sort sa latte*, un coup de raquette*, tout le monde fait le drapeau*... sonne la Marseillaise et volent les mouettes ! Buffet. Un vin d’honneur est servi dans la halle des sports. Discours, dans une résonance de cathédrale militaire.

Le Vieux rend hommage à tout le monde, il arbore une poitrine de sapin de Noël*. Il a beau être général de division, ce matin il ne divise pas, il multiplie, il additionne, il élève au carré, le carré des officiers. Il promet un avenir radieux au nouveau commandant. Lyon serait un accélérateur de tableau d’avancement : « le Rhône, c’est un peu la piste aux étoiles ». (Lui-même en porte déjà trois sur son képi). Car ceux qui nous quittent ont manifesté de grandes qualités, ceux qui nous rejoignent en manifestent de plus grandes encore, et c’est ainsi que les arbres finiront bien par monter au ciel, grimpés sur les épaulettes des militaires, scrongneugneu ! A ses pieds, qu’il a rutilants  - car il ne sert à rien de cirer les pompes des autres si c’est pour négliger les siennes - tout en vrac : Broliquier, Havard, Touraine, Guilloteau, Terrot, Meunier. Beaucoup ne retiennent pas leur émotion de voir tant de talents récompensés, et nul doute que leur émotion sera plus grande encore quand leur tour sera venu.

Le colonel sortant prend la parole. Il salue son ex-supérieur : « Merci de la paix royale que vous m’avez accordée ». Le général sourit gentiment, le rôle de fouteur de paix ne lui déplaît pas.  Alors le colon* se lance, et termine sur un aphorisme de son cru, c’est le cas de le dire : « le courage intellectuel, c’est comme la virilité chez les hommes, tout le monde en a, mais elle n’a pas la même taille ». Il est temps de rendre l’antenne avant que tout cela ne dégénère et ne se termine en bitaucirage !

La gendarmerie est un des rares lieux au monde où l’on sert à boire dans de vraies coupes à champagne (et non des flûtes), de celles qui ont été, dit-on, moulées à la main sur les seins de Madame de Pompadour, qui devait les avoir petits mais pétillants. Dans les bouteilles : du « blanc de noir ». Arme redoutable pour lutter contre l’alcoolisme. Impossible d’être contrôlé positif après avoir ingurgité ce breuvage. Dans le pire des cas, le ballon explose.

Timéo Danaos

*Glossaire “Argot de gendarme”. Géranium : garde. Faire la caisse : monter la garde. Baveux : journalistes. Colon : colonel. Comanche : commandant. Gégène : général. Gratter la planète : nettoyer le jardin. Sortir sa latte : sortir le sabre. Coup de raquette : salut militaire. Faire le drapeau : saluer le drapeau. Pousse-cailloux : fantassins. Chats bottés : motards. Cheval : moto. Bœufs : officiers. Sapin de Noël : officier très décoré.



Editions Ventotene SA au capital de 149 000 euros. Directeur de la publication Gérard Angel 38 rue thomassin 69002 Lyon 04 78 42 57 97 Fax 04 78 92 82 74