Jeudi 19 heures à la Maison de la Danse, le studio Jorg Donn est noir. Non pas qu’il soit plein de monde. Simplement on a recouvert le plancher avec du plastique noir et réglé les éclairages en position « hors gel » ; on n’y voit à peu près rien. L’ambiance est mystérieuse comme une catacombe une veille de sabbat.

Dans un coin, l’invité d’honneur : Olivier Poivre d’Arvor, directeur de France Culture. Au repos, on le croit taciturne, il n’est que réservé. Un physique austère, presque inquiétant, une sorte de cousin éloigné de la famille Addams. On croise aussi des personnages étranges, un homme avec un costume de soie aux carreaux gris clair et blancs. Il porte une cravate conceptuelle, qu’on prend tout d’abord pour une punition mais non, coupée au raz du nœud, et continuée par un store vénitien agrémenté de chevrotines posées délicatement sur les lames. Effet saisissant.

Ca piaille un peu en attendant que la cérémonie commence, car tout le monde ici se connaît. Collomb n’est même pas en retard, le voilà. Dominique Hervieu, c’est lui qui l’a choisie pour succéder à Guy Darmet à la tête de la Maison de la Danse, il la soutient jusqu’au bout du ruban. Il raconte au micro leur rencontre lors de la création du ballet Porgy and Bess, à Chaillot en 2008. « C’est elle », avait dit Guy Darmet. Collomb s’en souvient, il a retenu la formule : « il faut toujours choisir des successeurs différents de soi » (message immédiatement transmis à tous ceux qui lorgnent sur sa place, pour qu’ils s’inquiètent). « Chère Dominique, vous avez conquis le cœur de beaucoup de Lyonnais ».

Puis José Montalvo parle. Il n’a rien préparé. Hommage à trente ans de complicité chorégraphiques avec Dominique Hervieu : « elle m’a appris qu’il ne faut pas rêver une œuvre mais la faire ». Puis s’avance Olivier Poivre d’Arvor. Il vient spécialement de Paris pour remettre cette légion d’honneur. « Pourquoi à Lyon ? commence-t-il. Parce que c’est une rosette ». Après cette plaisanterie charcutière qui l’a mis en jambes, il se lance dans un portrait de Dominique Hervieu, porté à bout de bras dans un grand écart audacieux entre Nadia Comencini et Louise Brooks. Un pas de deux, il brandit la marque Montalvo-Hervieu, au destin aussi indissociable que Mercedes-Benz. Ouf, on a échappé à Jacob & Delafon et à Roux-Combaluzier ! Bref, il brode, il musarde, il badine, il fait des pointes. Dominique Hervieu a renoncé à son poste de directrice du théâtre de Chaillot pour venir prendre les commandes de la Maison de la Danse, « Gérard, merci de l’avoir voulu ». Gérard aime bien qu’on lui dise merci, et puis ça n’arrive pas souvent.

Enfin la formule rituelle « Au nom du Président de la République » etc. Je vous épingle. Oui, « j’ai souhaité que ce soit à Lyon », reprend Dominique Hervieu, toute menue derrière ses lunettes. Elle a retardé sa remise de décoration de deux ans pour qu’elle ait lieu ici « Lyon capitale des Gaules mais aussi de la Résistance ». Au centralisme, à la pensée unique.

Dominique Hervieu parle du projet de Nouvelle Maison de la Danse prévue en 2016 à la Confluence. Puis elle se met à remercier tout le monde. Le personnel, les collaboratrices. José Montalvo, dont elle garde l’éléphant pour toujours. Ses parents, qui ont bien voulu « laisser la danse (l’)envahir ». Son mari. Et puis pour finir « Merci à la danse ! ».

Les invités se répandent vers les buffets, ils se grappent par trois, ils sont détendus, ils parlent, ils rient entre eux, on ne comprend pas tout ce qu’ils disent, mais peu importe, ils ont l’air heureux. Dominique Hervieu est fêtée. Collomb courtisé. Et les buffets vidés proprement, comme il se doit.

A 20 h 30 tout est terminé. Sauf le spectacle qui vient de commencer dans la grande salle : Octopus, de Philippe Decouflé. Car pendant les mondanités, la danse continue.

Timéo Danaos