On arrive très en retard, grâce à la nouvelle politique d’amélioration du service prônée par le Sytral. Désormais, les bus n’ont plus d’horaires, mais des fréquences. Ce qui permet au C9 d’être beaucoup plus fréquemment en retard.

Ce soir on doit remettre les diplômes aux 129 élèves de l’Institut Bocuse, en présence du maître et même d’un ministre en service minimum. L’auditorium Maurice Ravel est très plein, on se glisse sur une place libre et on observe. Sur la scène, des danseurs de noir vêtu virevoltent sur une musique de menuet dopée au Red bull. Ils dressent une table de gala, nappe blanche, chandeliers en argent. Puis, sur une musique digne d’un funérarium lors d’une journée portes ouvertes, le directeur Hervé Fleury lance la cérémonie. Le thème du jour : le rêve. « Le rêve éveille les forces de la vision ».

On installe des bancs de bois blanc, les lauréats montent sur scène, tenues blanches de cuisinier, tenues noires de maître d’hôtel. Et Paul Bocuse apparaît, du fond de la scène. Il fend la mer tel Moïse dans Les Dix Commandements. Le public est debout, il applaudit. On s’aperçoit au bout d’un moment que le ministre est là lui aussi, on ne l’avait pas remarqué. Tout le monde s’assied. Michel Guérard est le parrain de la promotion. Il commence son discours sur une musique de relaxation pour institut de beauté pendant un massage aux pierres chaudes. Mais très vite il s’anime, il pétille, il sautille : « Le rêve m’a permis de réaliser les rêves les plus fous ! ». Il convoque une brochette de « rêveurs excentriques : Léonard de Vinci, Montgolfier, Jeanne d’Arc, les frères Lumière, Steve Jobs, Gustave Eiffel ! ». Il ne se connaissaient pas, les voilà réunis pour la première fois. « Ne vivez jamais avec la pensée des autres », conclut-il. Ce qui revient à dire : ne tenez aucun compte de ce que je viens de dire.

Puis, c’est au tour du ministre. Frédéric Lefebvre n’a rien préparé, il fait confiance à son talent naturel. Il parle de son émotion, d’être là ici, lui qui fait partie d’un « gouvernement qui se bat, depuis l’effondrement de la banque Lehmann Brothers ». Les gens commencent à se demander s’ils ne se sont pas trompés de salle. Alors il change de stratégie. Cette journée, c’est vraiment une journée particulière, dit-il, il se sent comme dans le film d’Ettore Scola. Dans le rôle de Gabriele, homosexuel italien piégé par la montée du fascisme ? Ou d’Antonietta ? Bon, il essaie autre chose, une anecdote maintenant. En arrivant ici avec l’escorte de gendarmerie, raconte-t-il, les motards ont participé à l’arrestation de braqueurs. Ouaip ! Mais tout le monde s’en fout, on n’est pas venu pour ça.

Une femme excédée crie quelque chose du fond de la salle, qu’on ne distingue pas précisément mais qu’on devine irrévérencieux. Alors, pour tenter de sauver les meubles, il risque ce truc des artistes de cabaret quand leur numéro tourne au fiasco, il fait applaudir une gloire incontestée : Paul Bocuse. Encore. Ah Paul Bocuse ! Depuis le temps qu’il rêvait de le rencontrer ! Et dire qu’il ne lui est pas venu à l’esprit qu’il aurait pu venir dîner à Collonges, tout simplement.

Le ministre s’efface. Ca y est on distribue les diplômes, un par un. Il y en a 129 et c’est Michel Guérard qui s’y colle. Le roi de la salade folle est d’humeur badine, il sourit, prend la pose pour la photo, fait la bise aux filles, 129 fois, sans rechigner. Il y a là vingt nationalités représentées, une petite planète du goût, une Onu de la fourchette. Et puis c’est un des plus formidables buffets de l’année, préparé et servi par les élèves de l’école. Jamais il n’y aura eu autant de monde derrière les fourneaux et dans la salle. L’espérance de vie d’une épluchure ou d’un verre sale oubliés sur un meuble est de cinq secondes.

Timéo Danaos