Se retrouver au coeur d’une caserne, expérience troublante pour qui n’est pas habitué à fréquenter la gendarmesque, du moins de son plein gré. A l’entrée de la rue Bichat, deux géraniums* montent la caisse*, mais laissent entrer les baveux*.
Ce vendredi matin, le colonel Guérin fête son départ, le colonel Guimard son arrivée, le général Granchamp les fête l’un et l’autre, et le préfet Carenco couve le tout d’une aile protectrice et lourdement galonnée. La cour de la caserne ressemble à ce qu’elle doit être : raide et réglementaire. La planète a été bien grattée*, elle est propre, nue, bordée d’arbres au garde à vous, la petite feuille sur la nervure du bout du tronc. Le mât le plus haut porte un drapeau bleu-blanc-rouge, car rien n’est au dessus de la République. La cérémonie se déroule en bon ordre protocolaire. Les bleus sont alignés, les pousse-cailloux*, les schtroumpfs, les chats bottés* au pied de leur cheval*, les bœufs* en grande tenue. Même la brigade cynophile est venue faire son cinéma. On connaissait les chiens policiers, on découvre les serpattes à quatre pattes, après les boîtes de pandores, voici les niches.
C’est l’instant solennel, la cérémonie de passation des pouvoirs. Le colon* descendant vient de rendre son fanion au gégène*, le gégène s’est dépêché de refiler le mistigri au nouveau comanche*, lequel sort sa latte*, un coup de raquette*, tout le monde fait le drapeau*... sonne la Marseillaise et volent les mouettes ! Buffet. Un vin d’honneur est servi dans la halle des sports. Discours, dans une résonance de cathédrale militaire.
Le Vieux rend hommage à tout le monde, il arbore une poitrine de sapin de Noël*. Il a beau être général de division, ce matin il ne divise pas, il multiplie, il additionne, il élève au carré, le carré des officiers. Il promet un avenir radieux au nouveau commandant. Lyon serait un accélérateur de tableau d’avancement : « le Rhône, c’est un peu la piste aux étoiles ». (Lui-même en porte déjà trois sur son képi). Car ceux qui nous quittent ont manifesté de grandes qualités, ceux qui nous rejoignent en manifestent de plus grandes encore, et c’est ainsi que les arbres finiront bien par monter au ciel, grimpés sur les épaulettes des militaires, scrongneugneu ! A ses pieds, qu’il a rutilants - car il ne sert à rien de cirer les pompes des autres si c’est pour négliger les siennes - tout en vrac : Broliquier, Havard, Touraine, Guilloteau, Terrot, Meunier. Beaucoup ne retiennent pas leur émotion de voir tant de talents récompensés, et nul doute que leur émotion sera plus grande encore quand leur tour sera venu.
Le colonel sortant prend la parole. Il salue son ex-supérieur : « Merci de la paix royale que vous m’avez accordée ». Le général sourit gentiment, le rôle de fouteur de paix ne lui déplaît pas. Alors le colon* se lance, et termine sur un aphorisme de son cru, c’est le cas de le dire : « le courage intellectuel, c’est comme la virilité chez les hommes, tout le monde en a, mais elle n’a pas la même taille ». Il est temps de rendre l’antenne avant que tout cela ne dégénère et ne se termine en bitaucirage !
La gendarmerie est un des rares lieux au monde où l’on sert à boire dans de vraies coupes à champagne (et non des flûtes), de celles qui ont été, dit-on, moulées à la main sur les seins de Madame de Pompadour, qui devait les avoir petits mais pétillants. Dans les bouteilles : du « blanc de noir ». Arme redoutable pour lutter contre l’alcoolisme. Impossible d’être contrôlé positif après avoir ingurgité ce breuvage. Dans le pire des cas, le ballon explose.
Timéo Danaos
*Glossaire “Argot de gendarme”. Géranium : garde. Faire la caisse : monter la garde. Baveux : journalistes. Colon : colonel. Comanche : commandant. Gégène : général. Gratter la planète : nettoyer le jardin. Sortir sa latte : sortir le sabre. Coup de raquette : salut militaire. Faire le drapeau : saluer le drapeau. Pousse-cailloux : fantassins. Chats bottés : motards. Cheval : moto. Bœufs : officiers. Sapin de Noël : officier très décoré.
