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14avr.

On n’était pas invité

Mercredi soir se vernissait l’exposition Le Génie de l’Orient, au Musée des Beaux-Arts. En grande pompe et en catimini. Car n’étaient invités ni le public ,ni les journalistes, seulement les mécènes. On prit donc une tête de mécène. Et pour les grandes pompes, il fallait marcher sur les pieds de Collomb et du préfet Carenco, on prit donc un air de pompiste et on les suivit.

Voilà qu’on tombe sur le tableau d’un grand maure brandissant un sabre. A ses pieds un petit mort qui ne brandit plus rien du tout, il a la tête coupée, elle roule sur la dalle, à l’époque, les soirées électorales se terminaient tragiquement. Chef d’œuvre de l’art orientaliste du XIXe siècle avec les harems et les bains.

Du Moyen-Age aux modernes Matisse et Klee, l’exposition retrace le dialogue des cultures entre l’Orient et l’Occident, à saute-mouton par dessus la Méditerranée. On trottine derrière les grandes pompes. Le maire et le préfet visitent tout. Les trois étages. On s’est trouvé un poisson-pilote, une dame facilement repérable, en soie de panthère, avec, accrochée au chignon, une sorte de couronne d’aigrettes naturelles. Un véritable GPS.

Ici des mosaïques, là des céramiques, des sabres, une armure, des vases de verre décoré. « Tiens, une aiguillère », s’extasie un badaud qui se croit dans un magasin de couture. Au hasard des couloirs, on croise et recroise Fernand Galula, un superbe manteau en laine de chèvre, flottant sur les épaules.

Voilà qu’il faut descendre, on recavalcade au premier étage. Le temps pour une hôtesse de lâcher une confidence : on vient de rater un grand moment d’histoire. Le maire a raconté tout le plaisir qu’il avait éprouvé lors d’une visite à Montpellier, « il a adoré le sauna ». Quoi ?! Vérification faite il s’agit du fameux Mikvé, datant du XIIe siècle, un bain rituel juif qui est une des richesses historiques de la ville. Rien à voir avec un péché de jeunesse.

Salle des discours. La conservatrice Sylvie Ramon s’empare du micro. Remerciements appuyés au Cercle des Mécènes et au Cercle de Poussin qu’elle couve comme s’ils pondaient des œufs d’or. « Le Musée des Beaux-Arts ne doit pas être un petit Louvre mais un grand musée international ». Et pour cela, bien sûr il faudrait un peu plus d’argent. Regard direct vers le maire. Collomb en fait tomber ses feuilles. « Mais votre génie supplée peut-être au manque d’argent », réplique-t-il. On dirait Léandre avec Maître Jacques : bonne chère avec peu d’argent. Le génie, le génie, s’il suffisait de frotter la lampe d’Aladin pour faire tomber des tunes !

Collomb est lancé. En free style. Sans ses notes. « Quand on parle du monde musulman, ce n’est pas souvent pour souligner la richesse de sa culture... ». Et ça dure. Le préfet se balance d’un pied sur l’autre, il va finir par danser la samba. Enfin, c’est son tour.

Ben finalement il ne lira pas ses notes non plus. Ça fait deux assistants de plume qui ont bossé pour rien. Il veut corriger un peu son image de « techno ». Il veut dire : technocrate, bien sûr. Personne ne l’a jamais vu à la technoparade. Il salue cette exposition qui ne valorise pas seulement la science mais laisse aussi sa place à l’émotion.

En parlant de laisser sa place, il est temps de passer au buffet. Là encore, le génie de l’Orient a soufflé sur les gamelles. On déguste du houmos, du caviar d’aubergines, des graines de taboulé et pour maintenir le dialogue avec l’Occident, du Mumm Cordon Rouge. Le maire est content. Le préfet est content. Képénékian est content (on ne lui a pas demandé de parler). L’air est doux comme du miel. Aucun mauvais plaisant pour jeter une pointe de harissa dans le couscous.

Timéo Danaos

27janv.

L’apéro chez Turak

Dans les caves des musées de Gadagne, on pendait une drôle de crémaillère mardi 11, en l’honneur de l’appartement-témoin du Turak-théâtre (voir ci-contre). Sous la « présidence d’honneur de Gérard Collomb », c’est à dire qu’il n’était pas là. En attendant la cérémonie officielle qui ne manquerait pas d’être édifiante, on en profitait pour visiter les lieux. Une salle de bains-chambre à coucher, peuplée d’un curieux bric à brac. Un cheval à rallonge, des guitares gratte-plumes, une balayette à musique, des rhinocéros en bouchons de carafe, une guirlande de couteaux de boucher. Des girafes Sophie éclatées, écorchées, démantelées, débitées en tranche, explorées sous toutes les coutures, toutes les tortures, comme si un musée d’histoire naturelle leur était spécialement consacré. Des jeunes filles à tête de robinet. Des os de seiche qui sèchent. Et Képénékian qui arrive.
Au dernier moment on a déplacé son micro dans la salle principale, mais on a laissé les deux haut-parleurs dans l’autre pièce. Bizarre. On dirait qu’il est ici et qu’il parle à côté. D’ailleurs, c’est ce qu’il fait, il ne sait pas trop quoi dire. Il l’avoue franchement : « On peut rester un long moment pour essayer de comprendre... ». Et il n’y arrive pas. Alors il digresse. Il salue la nouvelle conservatrice du musée en lui souhaitant « Bon Vent ». D’habitude on dit ça à ceux qui s’en vont.
Ensuite, c’est le tour de Maria-Anne Privat-Savagny, la nouvelle conservatrice, justement. Parler après Képénékian est un vrai bonheur. Il y a des élus qui vous bouffent l’auditoire, le vampirisent, sautant gaiement d’une anecdote à l’autre, toujours captivants, trouvant le mot qu’il faut, la remarque inattendue, la citation éblouissante. Allez donc après ça tenter de le réanimer et de lui redonner envie d’écouter ! Avec Képénékian, aucun risque. Celui qui prend le micro après lui est comme attendu, on irait jusqu’à dire : espéré.
Même ceux qui détestent les discours officiels sentent bien qu’on ne peut pas en rester là. Alors la conservatrice joue sur du velours. Elle raconte le théâtre d’objets auquel se livre l’équipe de Turak, sa filiation avec les marionnettes. Puis elle introduit dans la place, Michel Laubu, seul représentant officiel de la Turakie, et perché comme un baron d’Italo Calvino. Chaque fois qu’il prononce le mot « Turakie », un trompettiste et un saxophoniste entonnent l’hymne national de ce pays incongru.
Il explique tout, l’appartement conçu comme un refuge pour tout un monde de petits personnages menacé par la montée des eaux en cas de réchauffement climatique. Il raconte la naissance du rhinotrain, fruit de la « rencontre amoureuse et brutale entre un rhinocéros et un train ». Il a l’œil allumé comme une lanterne dans la nuit.
Les gamins se faufilent entre les jambes des grandes personnes et ne semblent pas plus étonnés que ça. Cocktail cultureux. « On voulait du pétillant, mais le budget était un peu serré ». Alors on a opté pour un Asti Spumante, ce mousseux doux et fruité qui vous tombe sur la nuque comme une enclume.
On ne sait pas si le public fait partie du théâtre. Il y a là tout un aréopage aux tenues étranges, qui gazouille gentiment en picorant des amuse-gueules. Les dames promènent une impressionnante collection de sacs. Sacs à clous, sacs à poches, sacs à pompons, sacs à breloques, sacs à gidouille. Accrochés un peu n’importe comment : sacs à mains, sac à bras, sacs à dos, sacs à cul, sacs à pendouille. A chaque fois qu’elles se retournent on en prend un coup dans le buffet. L’une d’entre elles, turakienne sans doute, trimbale une véritable besace de survie, capable de contenir le déménagement d’une famille entière. En tous cas de quoi survivre en attendant les secours, si d’aventure le musée se retrouvait coupé du monde à cause d’une tempête de neige. Ou de l’Asti Spumante.
Timéo Danaos



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