Que se passe-t-il lorsque les affiches lyonnaises invitent à fêter le beaujolais nouveau au Hilton ? Rien. Ou presque. Et ce n’est pas plus mal. Pas de majorettes faisant sauter le bouchon, d’échassières volantes aux ailes de tulle, de ballerines lâchées dans les grappes. Mais surtout : pas de discours !
La vigne était représentée par un quarteron de compagnons du beaujolais, en tablier roide et chapeau plat. Ceux qui s’attendaient à les voir se lancer dans un quadrille à la gloire de Bacchus en sont pour leurs frais. Nos austères pépères ont su conserver toute leur dignité, leur tastevin passé autour du cou, l’instrument indispensable de leur fonction, toujours à portée de main. Un peu comme si les politiques se promenaient avec une écumoire à sottises, ce qu’ils ne font pas, car nul ne saurait être forcé de s’écumer soi-même.
Avant que les grandes portes du temple de la boustiffaille ne s’ouvrent, on aura tout de même pris le temps, sur les parvis, de tremper les lèvres dans le divin breuvage. Sans retrouver la foi, il faut bien le dire. Et de feuilleter les pages saumon du journal Les Petites Affiches Lyonnaises, seule concession faite à la poissonnerie. Car le buffet est lyonnais, résolument lyonnais, terriblement lyonnais. Il y a même dans un coin un stand de nems et de brochettes au curry, spécialités incontournables de la Guillotière. Des charcuteries crues et cuites. De l’andouille. Bon, cela n’a rien d’exceptionnel dans un cocktail, mais d’habitudes elles sont en tenue de soirée, celles-là sont découpées en tranches fines. Du gras double, des tripes à la lyonnaise. Chacun se ressert abondamment. Une mémé morfale traverse la salle de part en part, cramponnée à son assiette comme un martien à sa soucoupe. Car si le beaujolais est de l’année, la clientèle pour sa part est plutôt millésimée. A part une petite catwoman toute en bottes et en jambes, quelques jeunes gens égarés venus se rendre compte par eux-mêmes à quoi s’amusent leurs parents quand ils disent qu’il vont à une fête, il faut bien reconnaître que le carnet d’adresse des Petites Affiches Lyonnaises n’est pas celui des Inrockuptibles.
Mario court partout. Lui qui est habitué à photographier les stars se retrouve un peu en jachère. Qu’importe. Il prend tout ce qui passe. « Regardez-moi, attendez, bordel ! ». Il y a deux minutes, les « amoureux » ne savaient pas encore qu’ils l’étaient, les voilà presque mariés pour la photo : « un bisou ! ». Gérard Collomb vient d’arriver et ça n’a rien à voir. Il aura à peine croisé Jean-Jack Queyranne. On le veut sur la photo, aux côtés de Benoît Soury, le candidat-président à la Chambre de commerce. Collomb se fait un peu prier : « ce n’est pas une campagne électorale au moins ? ». Mais non, mais non. Il finira par y consentir avec un sourire si large qu’on ne saura plus lequel des deux est candidat. De toutes façons, à force de se faire tirer le portrait avec tout le monde il va forcément tomber sur le futur vainqueur.
Le maire n’est pas venu pour rien. On lui remet un tablier. Certes, ce n’est pas la première fois. Mais celui-ci porte une étoile flamboyante qui n’a rien de réglementaire et qui symbolise Les Petites Affiches Lyonnaises. Pour des raisons qui demeurent obscures. Et rien, il ne se passe rien. La « fête » brouhahate gentiment, à petits pas glissés, à petites bouchées, à petites gorgées. Tout le monde se fait des sourires en faisant semblant de se connaître. Des chargés de com’ passent leur temps à se glisser des cartes de visite dans les poches les uns des autres. Même Alain Bideau semble là par devoir. Semblant regretter qu’on lui ait rédimé ses frais de bouche, et qu’il en soit réduit à se contenter des invitations des autres.
Timéo Danaos
