Touraine a failli ne pas venir. En ce week-end de l’Ascension, c’est pourtant lui qui était de garde à la mairie centrale. On l’attendait à 19 h 30. On l’attendait encore un quart d’heure plus tard. Etait-il retardé par l’averse qui tombait dru sur la ville ? Terrassé par un concombre teuton sournois et insaisissable ? Tant pis, le Nouvel An tamoul allait commencer sans lui. Il aurait du être fêté à la mi-avril il avait assez attendu.

Le président Nandagobalou lança les festivités. Les presque 150 invités tamouls et amis s’impatientaient, les enfants couraient partout. Alors sur l’espace de scène six jeunes filles s’avancèrent, en sari rouge, noir et bleu, et ce fut Bollywood en plein cœur de Lyon, boulevard des Etats-Unis, Espace 101. Une danse mutine et espiègle dans un curieux mélange de modernité et de tradition, sur des rythmes puissants.

Les numéros se succèdent jusqu’à ce gamin de 7 ans à peine qui joue autant qu’il danse, une sorte de Roméo pris dans les affres de l’amour. Il se poignarde le cœur à deux mains en secouant la tête, bat du blé au sol, bondit en l’air, chasse des serpents du pied, et passe par toutes les émotions dans lesquelles ces épreuves le plongent. Le public croule sous les applaudissements. Mickaël Jackson peut aller se remixer la galette, ici à Lyon, un enfant tamoul a mis le feu au dancefloor. Et incendier le carrelage, ce n’est pas à la portée de tout le monde. La fête continue et toujours pas de Touraine. Voici la danse du voile, huit danseuses ondulent sur scène. Dans le public, les bambins ne se tiennent plus, ils veulent aller danser. Le spectacle est fini, alors tant pis on ouvre le banquet. De grandes tablées nappées de papier blanc.

A peine a-t-on commencé à servir que Touraine arrive. Mais comment arrêter des mandibules quand elles ont commencé à claquer dans le plat ? On n’aura pas le silence. Le président Nandagobalou rend un vibrant hommage à l’élu rescapé des averses et des concombres suspects : « Monsieur Touraine, bien connu à Lyon et même au-delà ». Dans la tradition d’Antoine Gailleton, à la fois médecin et maire. Il parle d’inquiétudes, de la montée de la xénophobie « qui menace des minorités comme nous », de l’importance de la République et donc de Monsieur Touraine, car avec toutes ses activités, n’est-il pas « un peu comme l’incarnation de Vishnu » aux quatre bras ? On allait le dire. D’ailleurs « il a participé au défilé de Ganesh » en septembre. Sans compter qu’au PS, des défilés d’éléphants il y en a tous les jours.

« Grand merci », répond Touraine-Vishnu. Ralala, ce que « l’addition des cultures permet d’enrichissement » ! Il salue la mémoire de Gandhi qui a montré le chemin des luttes non-violentes. Bon, il n’était peut-être pas tamoul Gandhi, mais il ne faut pas trop en demander non plus. En tous cas « la fête est encore plus agréable quand on la partage avec des amis venus d’horizon divers ». La fête est plus folle, on a eu peur, on a cru qu’il voulait nous vendre du Palermo.

La tradition du Varush Pirappu veut que le repas se fasse aux six saveurs : sucré, salé, aigre-doux, amer, piquant, astringent. Les plats seront servis dans une assiette en carton, dommage, on aurait mieux aimé la feuille de bananier ! Poulet tandoori, carry de riz, légumes râpés en salade, accras, les mets sont dignes des meilleurs restaurants indiens de la ville. Et ça ne manque pas, le piment fait pleurer les cheveux !

Pendant ce temps-là Jean-Louis Touraine essaie de taper l’esquive. Il a serré encore une fois toutes les mains qui se présentaient. Et même plusieurs fois, si besoin. Un mot aimable à chacun. Il glisse subrepticement vers la porte. Emportant sous le bras son cadeau de bonne année : une plante en pot. Avec ses quatre bras il pourra l’arroser. Salut Vishnu et bonne année 5133 !

Timéo Danaos