Dimanche soir. La « Nuit des métiers de bouche » était tombée sur la Rotonde de Charbonnières. On était parti de Lyon à - 1°C, il faisait déjà - 8 en arrivant au casino. Le thermomètre tombait à la vitesse où les vieux font fondre leur retraite dans les machines à sous.

Dans le hall, tout le petit peuple des métiers de la bouffe commençait à se ressembler, les elfes, les trolls, les hobbits. Restaurateurs, charcutiers, hôteliers, bouchers, boulangers, et hauts dignitaires des organisations professionnelles. Certains portaient la rosette et n’avaient pas de jambon. D’autres le cordon bleu et n’étaient pas cuisiniers.

Les belles dames avaient sorti leurs robes façon papillote des soirs de gala. Un bitos en forme de biscuit roulé tout en feutre. Un manteau en plumes de laine. Des bronzages « spécial vacances d’hiver », avec l’abonnement à 13 euros la séance seulement. Les messieurs s’étaient mis en frais de costume, avec des cravates de toutes les longueurs, de la cravate-nombril à la cravate lèche-burnes. Tout cela était bon enfant, sympathique et décontracté. Les huîtres et le Piper n’y étaient pas pour rien.

On patientait tranquillement en attendant le ministre. Car il a beau être Garde des Sceaux, il garde aussi un œil sur les seaux à champagne quand ils passent à sa portée. Collomb profitait de cette absence pour faire la tournée générale en serrant le biscuit à la cuiller de tout ce qui bouge. Enfin, les portes s’ouvrent sur un salon 1900.

Les tables portent des noms de crus du Beaujolais, mais on y sert  du Crozes Hermitage blanc et du Côtes du Rhône rouge, de très bon aloi d’ailleurs. Philippe Gauvreau s’est mis en quatre pour recevoir la famille : homard et poulpe braisé en cocotte, souris d’agneau de sept heures...

Seule une table semble bénéficier d’un menu particulier, Collomb et Mercier s’offrent réciproquement une soupe à la grimace. Un cheveu est-il tombé dans le potage ? Un caillou s’est-il glissé dans une chaussure ? En tous cas, les deux centristes jouent les centrifuges et tapent l’esquive avant le dessert. Aucun d’eux ne semblait avoir le cœur à livrer un discours de plomb. Et rien que pour cette délicate attention, pour ce silence généreux, merci d’être venus.

Marie-Odile Fondeur est à l’honneur. Elle est un peu la fée Clochette du Sirha depuis vingt ans qu’elle le mène à la baguette. Le président du CGAD69* Bruno Cabut passe de table en table pour congratuler tout le monde. Il passe la brosse à dorer sur les pâtissiers, les boulangers, les bouchers et même les poissonniers. Puis il entreprend d’honorer comme il se doit le président sortant du Sirha Jean Bellet. Ce vénérable se verra remettre une caisse de Chapoutier et surtout un tableau de maître, en tous cas de maître-traiteur, représentant une tête de cochon ailé, délicatement entourée d’une sorte de corolle en dentelle noire, à la manière des duègnes espagnoles, ce qui renforce encore la profondeur de son regard. Trop d’émotion !

La fête se poursuit sur la piste de danse, ou des DJ vintage poussent les disques : Louis Prima Just a gigolo, Nina Simone My Baby just cares for me. Certains se hasarderont même dans un madison qui tenait plus d’une manœuvre de l’armée romaine une veille de défaite que d’une chorégraphie de Marius Petipa. La nuit devait se poursuivre à l’AKGB. On était bien tenté d’aller glisser un œil. Avec l’espoir d’y surprendre Mercier et Collomb enfin réconciliés, dans un slow pré-électoral chaloupant tendrement de droite à gauche, sans jamais quitter le milieu de la piste... mais le journalisme à des impératifs qui ne laissent aucune place à la fantaisie.

Timéo Danaos

 

*Confédération générale de l’alimentation de détail.