Jeudi midi Gérard Collomb inaugurait un gros camion et réciproquement. Le gros camion, il est dans la cour, place de la Comédie, entre l’Opéra et l’Hôtel-de-Ville, totalement silencieux. D’abord car il est à l’arrêt. Mais surtout parce qu’il est électrique, le plus gros camion électrique de livraison au monde, seize tonnes, dix-huit palettes, deux rétroviseurs, deux essuie-glaces.
Quant à Collomb, il n’est pas silencieux du tout et encore bien moins électrique. On le retrouve dans un salon de l’Hôtel-de-Ville, à la tribune, devant 150 costumes gris « heureux que Lyon soit une ville pilote pour expérimenter le camion électrique ». Il ne s’en est pas fallu de beaucoup pour qu’il soit également heureux qu’elle expérimente la voiture électrique en libre service, il aurait suffi que le maire de Lyon le décide. Mais non. On nous explique que la ville n’est pas très adaptée à la voiture électrique. Et bien la voiture non, mais le camion, oui.
Alors aujourd’hui le camion électrique est venu inaugurer Lyon. Avec une autonomie de 100 km, il récupère de l’énergie pendant les décélérations, permettant de s’arrêter aux feux rouges presque sans freiner. Un navigateur intelligent guide le conducteur vers le trajet le plus dégagé et le plus économe, explique l’inventeur, Pierre-Henri Bigeard, le pdg de IFP Energies Nouvelles. Bon, reconnaît Stefano Chmielewski de Renault Trucks une fois que c’est son tour, « on m’a un peu volé le discours ».
Presque tout a été dit, parlons du reste. Il se prend à rêver d’un monde de camions électriques, effectuant les livraisons la nuit, silencieusement, sans déranger les voisins. Et même le ramassage des ordures ménagères. Et le ramassage scolaire aussi ? Parce que c’est bruyant, les mômes !
Le temps est venu de remettre les clefs du camion à Francis Lemor, le pdg de la société de transports SFE-TFE. Les clefs sont plantées dans un coussin de velours comme une légion d’honneur qui servirait à quelque chose. Francis Lemor s’en empare et prend le micro : « Pourquoi ici à Lyon, alors que ce n’est pas la seule ville qui s’intéresse au développement durable ? ». Collomb doit commencer à se demander s’il a bien fait de l’inviter. Et le modèle lyonnais alors ? Ici on fait campagne pour Hollande et on vote Aubry, quand ce n’est pas le contraire. On est à droite et on vote Collomb. Voilà pourquoi on s’intéresse au camion électrique, CQFD.
SFE-TFE est une belle entreprise fondée sur des valeurs étonnantes : l’enthousiasme, le respect, la rigueur et la performance. Soyons juste, on l’imaginait mal revendiquer : l’amateurisme, l’inefficacité, le j’en-foutisme et le carriérisme. Aucune société ne pourrait tenir. Un parti politique, à la rigueur.
Mais chez SFE-TFE « le développement durable fait partie de notre ADN ». Mazette ! Comme Carrefour dont un directeur dira : « c’est dans nos gènes ». Quand on voit toutes ces entreprises programmées pour la défense de l’environnement, on se demande d’où vient la pollution.
Mais la cérémonie touche à sa fin. Et l’assistance : à sa faim. Il est temps que le buffet ouvre. Les 150 costumes gris qui opinaient gravement pendant le discours de leurs chefs se détendent un peu. Ils picorent des sushis, des bulles de foie gras en brochette, des pincées de jambon cru aux pruneaux, des embrochées de saint-Jacques, arrosées d’un champagne qui fanfaronne aux couleurs de Pignol. Et pendant ce temps là, Stefano Chmielewski est retourné cajoler son camion, il lâche une bombe devant la presse. La crise, le chômage partiel, les salariés en ont abusé, l’absentéisme a bondi de 5 à 12%, ceux qui font ça sont des « voleurs ». Ce qui lui vaudra un communiqué vengeur de la CGT dont toutes les lignes commencent par un méprisant : « ce monsieur ». Et ben ! Si son camion ne fait pas de bruit, lui, il en fait !
Timéo Danaos
