« Chers sociétaires ». Il n’est pas donné à tout le monde de passer l’entrée de la Plateforme ce mercredi 13 avril. Il faut être auteur, compositeur ou éditeur, dûment invité par la Sacem, le gabelou de la musique.
Claude Lemesle préside. Depuis 23 ans. Mais c’est la dernière fois. L’année prochaine, il ne se représentera pas. Il va retourner à une vie normale. « J’ai aussi des chansons à écrire », confie-t-il. Le parolier préféré de Joe Dassin et de Reggiani porte une veste blanche, une main dans la poche comme un instituteur, un éternel sourire qui lui fait une bouille à la Wolinski.
« Chers sociétaires ». Tout sur la gestion de vos droits, d’ici jusqu’à 20 heures, ensuite on vous paie l’apéro. Mais par pitié « pas de cas personnels, seulement des questions d’intérêt général », supplie Claude Lemesle. Bien sûr. Deux cents artistes dans le public. Une bonne palanquée de quinquas, une petite pincée de trentenaires. Pas de grosses vedettes, mais des tas de petites galères.
La Sacem, c’est 700 millions de droits d’auteurs par an. Mais il y a 132 000 sociétaires inscrits, qui proposent 500 000 œuvres nouvelles chaque année. C’est dire si la plupart touchent des nèfles. Et justement, c’est eux qui sont dans la salle, toutes voiles dehors.
L’internet est-il un bon moyen de promotion ? On se rêverait bien un destin à la Grégoire : Toi + Moi + la Toile + la Tune. Louis Deringer, directeur de la répartition, jette un seau d’eau froide sur le chien. Il ne faut pas s’emballer : « une diffusion sur Deezer rapporte 7 millièmes d’euro, à répartir entre l’auteur, le compositeur et l’éditeur ». Mieux vaut vendre des frites.
Les questions fusent de tous les côtés. Car le destin frappe où il veut et tous croient en leur étoile. Josy B. râle : pourquoi la Sacem ne fait-elle pas davantage la promotion des artistes régionaux ? « Parce que ce n’est pas son boulot », semble être la réponse la plus appropriée. Cet autre a la preuve qu’il est diffusé par une radio au Cameroun, comment faire pour toucher ses sous ? Rien répond Diringer, il n’y a pas de société d’auteurs dans ce pays, dommage. Et les petites radios locales, pourquoi on ne touche rien dessus ? Parce qu’elles sont trop petites, justement. Et locales. On aurait dû y penser. « Moi, se plaint une chanteuse, j’ai écrit une chanson qui s’appelle Jamais Seule, et qu’est-ce que je vois ? Johnny Hallyday vient de sortir un album qui porte le même nom ! ». Ouaip. « Des chansons avec un titre pareil, il doit y en avoir des centaines, soupire Claude Lemesle, et il y en aura encore bien d’autres ». Deringer enfonce le clou : « Et puis ce ne serait pas une bonne idée de sortir votre album sous ce titre maintenant, parce que vous auriez des ennuis ». C’est pô juste ! Ben non.
Au bout d’un moment, Claude Lemesle commence à en avoir ras la partoche. Il est gentil, il essaie de ne pas le montrer. L’apéro, pitié, l’apéro ! Délivrez-moi de mes amis ! Même pendant le cocktail, ils ne vont pas le lâcher, lui demandant son avis sur tout, lui collant des CD dans les mains. On se glisse subrepticement jusqu’au bar du bas, celui dont les hublots frisent les flots du Rhône. Les tenues des serveurs sont noires, Serge Magner ne doit pas être loin. Il nous a dégoté un pétillant Chardonnay qui finit sur une note en bouche résolument pharmaceutique. On trouvera pourtant une vraie coupe de vrai champagne égarée au milieu des autres. L’instinct, sans doute. On croise des rastas, des métalleux blanchis sous la limaille, des poètes maudits traînant leur albatros sur le pont, des chanteuses à cheveux secouant leurs croches à tous les vents, des rockers fanés, des jeunes « pop rock » aux pieds pointus. La fête sera colorée et tonitruante.
Timéo Danaos
