Jeudi dernier, dans les salons rouges de l’Hôtel-de-Ville, le Prix de la Jeune architecture couronnait de lauriers les élèves de l’Ensal, venus de Vaulx-en-Velin tête nue.
A l’entrée, on remettait un catalogue carré, lourd comme un gigot d’agneau avec os. Papier glacé, photos, croquis, quadrichromie, l’Ecole nationale supérieure d’architecture de Lyon avait fait les choses en grand et en vert. Un recueil de projets quelques fois délirants comme celui de tours jumelles dans le cœur de Vaulx-en-Velin avec discothèque au sommet. Ou d’exaspérations verbales comme cette citation de Pierre Restany « c’est la réalité sociologique toute entière, le bien commun de l’activité des hommes, la grande république de nos échanges sociaux, de notre commerce en société, qui est assignée à comparaître ». Ça ne doit pas aider à trouver l’entrée de l’immeuble !
Par bonheur, Gilles Buna n’avait pas lu Restany. C’est lui qui officiait au nom de la Ville de Lyon comme figure tutélaire. Il jouait le rôle de Sainte Barbe, patronne des architectes, bien qu’il ait rasé la sienne. Disert, selon son habitude, il commence toutes ses phrases par « je dirais » et il le dit. Buna parle en colimaçon - ce n’est pas une nouvelle obédience - il improvise, tourne en rond, revient sur ses pas. Il fi nit par s’en rendre compte : « je suis en train de broder ». Il passe donc le napperon à la directrice de l’Ecole pour qu’elle termine l’ouvrage.
Nathalie Mezureaux s’empare du pupitre, pose dessus une liasse de papiers. On sent qu’on n’y échappera pas, elle lira jusqu’au bout. Tout le monde sera remercié et il saura pourquoi. Enfin les lauréats sont graciés. Elise Duriez, pour une « promenade séquencée villeparc » sur le campus de la Doua. Laurie Mercusot pour une « redéfinition des espaces résiduels existants », sur le campus de Vaulx-en-Velin. Sixte Dousseau de Bazignan pour une « colline artificielle » derrière la gare Saint-Paul. Luc Lefèvre, pour une école de musique visant à « insinuer des porosités entre l’art et l’architecture ». Et Elena Mass pour des « îlots de végétation spontanée », jouant le rôle de « mur-filtre » en abritant des « maisons d’été locatives » sur la pointe de la Confluence.
Aucun de ces projets ne devrait jamais voir le jour, Collomb peut dormir tranquille. Ou plutôt se contenter de ses insomnies habituelles faites d’OL Land, d’Hôtel-Dieu, de berges de Saône et d’Etienne Tête. Et puis tout le monde rejoint les buffets. Un protocole tacite fait que les professionnels installés, en col Mao ou veste de velours, croisent peu les étudiants habillés en étudiants, c'est-à-dire souvent en n’importe quoi.
On entrevoit Pierre Franceschini, l’architecte des Bâtiments de France, le Raminagrobis de la profession, moustache drue, lunettes carrées, le genre de matou qu’on ne risque pas de confondre avec un chat de gouttière. Dans un coin, une séance photo s’est improvisée. On a collé les cinq lauréats contre le mur et le défi lé des i-phones commence. Tout cela finira sur Facebook.
Le buffet propose du kir, des bouteilles de vin blanc plongées dans des bassines de glace, du jus de pêches de vigne. Et du Perrier, mais cette fois-ci « à petites bulles ». Encore un petit métier ignoré du grand public et qu’on a peine à imaginer : trieur de bulles chez Perrier !
Une jeune fi lle se débat avec un drôle d’amuse-gueule qui mérite bien son nom : une quenouille formée d’un spaghetti qu’elle essaie en vain de dérouler de sa brochette. Nous nous réfugions sur des valeurs sûres composées uniquement de denrées connues. Un catalogue, un kir, des congratulations, et voilà. Une centaine de nouveaux architectes vient d’être expédiée dans le vaste monde. Pour le meilleur et pour le pire.
Timéo Danaos

