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16juin

Vishnu est arrivé !

Touraine a failli ne pas venir. En ce week-end de l’Ascension, c’est pourtant lui qui était de garde à la mairie centrale. On l’attendait à 19 h 30. On l’attendait encore un quart d’heure plus tard. Etait-il retardé par l’averse qui tombait dru sur la ville ? Terrassé par un concombre teuton sournois et insaisissable ? Tant pis, le Nouvel An tamoul allait commencer sans lui. Il aurait du être fêté à la mi-avril il avait assez attendu.

Le président Nandagobalou lança les festivités. Les presque 150 invités tamouls et amis s’impatientaient, les enfants couraient partout. Alors sur l’espace de scène six jeunes filles s’avancèrent, en sari rouge, noir et bleu, et ce fut Bollywood en plein cœur de Lyon, boulevard des Etats-Unis, Espace 101. Une danse mutine et espiègle dans un curieux mélange de modernité et de tradition, sur des rythmes puissants.

Les numéros se succèdent jusqu’à ce gamin de 7 ans à peine qui joue autant qu’il danse, une sorte de Roméo pris dans les affres de l’amour. Il se poignarde le cœur à deux mains en secouant la tête, bat du blé au sol, bondit en l’air, chasse des serpents du pied, et passe par toutes les émotions dans lesquelles ces épreuves le plongent. Le public croule sous les applaudissements. Mickaël Jackson peut aller se remixer la galette, ici à Lyon, un enfant tamoul a mis le feu au dancefloor. Et incendier le carrelage, ce n’est pas à la portée de tout le monde. La fête continue et toujours pas de Touraine. Voici la danse du voile, huit danseuses ondulent sur scène. Dans le public, les bambins ne se tiennent plus, ils veulent aller danser. Le spectacle est fini, alors tant pis on ouvre le banquet. De grandes tablées nappées de papier blanc.

A peine a-t-on commencé à servir que Touraine arrive. Mais comment arrêter des mandibules quand elles ont commencé à claquer dans le plat ? On n’aura pas le silence. Le président Nandagobalou rend un vibrant hommage à l’élu rescapé des averses et des concombres suspects : « Monsieur Touraine, bien connu à Lyon et même au-delà ». Dans la tradition d’Antoine Gailleton, à la fois médecin et maire. Il parle d’inquiétudes, de la montée de la xénophobie « qui menace des minorités comme nous », de l’importance de la République et donc de Monsieur Touraine, car avec toutes ses activités, n’est-il pas « un peu comme l’incarnation de Vishnu » aux quatre bras ? On allait le dire. D’ailleurs « il a participé au défilé de Ganesh » en septembre. Sans compter qu’au PS, des défilés d’éléphants il y en a tous les jours.

« Grand merci », répond Touraine-Vishnu. Ralala, ce que « l’addition des cultures permet d’enrichissement » ! Il salue la mémoire de Gandhi qui a montré le chemin des luttes non-violentes. Bon, il n’était peut-être pas tamoul Gandhi, mais il ne faut pas trop en demander non plus. En tous cas « la fête est encore plus agréable quand on la partage avec des amis venus d’horizon divers ». La fête est plus folle, on a eu peur, on a cru qu’il voulait nous vendre du Palermo.

La tradition du Varush Pirappu veut que le repas se fasse aux six saveurs : sucré, salé, aigre-doux, amer, piquant, astringent. Les plats seront servis dans une assiette en carton, dommage, on aurait mieux aimé la feuille de bananier ! Poulet tandoori, carry de riz, légumes râpés en salade, accras, les mets sont dignes des meilleurs restaurants indiens de la ville. Et ça ne manque pas, le piment fait pleurer les cheveux !

Pendant ce temps-là Jean-Louis Touraine essaie de taper l’esquive. Il a serré encore une fois toutes les mains qui se présentaient. Et même plusieurs fois, si besoin. Un mot aimable à chacun. Il glisse subrepticement vers la porte. Emportant sous le bras son cadeau de bonne année : une plante en pot. Avec ses quatre bras il pourra l’arroser. Salut Vishnu et bonne année 5133 !

Timéo Danaos

20janv.

La boîte des pandores s’amuse

Se retrouver au coeur d’une caserne, expérience troublante pour qui n’est pas habitué à fréquenter la gendarmesque, du moins de son plein gré. A l’entrée de la rue Bichat, deux géraniums* montent la caisse*, mais laissent entrer les baveux*.

Ce vendredi matin, le colonel Guérin fête son départ, le colonel Guimard son arrivée, le général Granchamp les fête l’un et l’autre, et le préfet Carenco couve le tout d’une aile protectrice et lourdement galonnée. La cour de la caserne ressemble à ce qu’elle doit être : raide et réglementaire. La planète a été bien grattée*, elle est propre, nue, bordée d’arbres au garde à vous, la petite feuille sur la nervure du bout du tronc. Le mât le plus haut porte un drapeau bleu-blanc-rouge, car rien n’est au dessus de la République. La cérémonie se déroule en bon ordre protocolaire. Les bleus sont alignés, les pousse-cailloux*, les schtroumpfs, les chats bottés* au pied de leur cheval*, les bœufs* en grande tenue. Même la brigade cynophile est venue faire son cinéma. On connaissait les chiens policiers, on découvre les serpattes à quatre pattes, après les boîtes de pandores, voici les niches.

C’est l’instant solennel, la cérémonie de passation des pouvoirs. Le colon* descendant vient de rendre son fanion au gégène*, le gégène s’est dépêché de refiler le mistigri au nouveau comanche*, lequel sort sa latte*, un coup de raquette*, tout le monde fait le drapeau*... sonne la Marseillaise et volent les mouettes ! Buffet. Un vin d’honneur est servi dans la halle des sports. Discours, dans une résonance de cathédrale militaire.

Le Vieux rend hommage à tout le monde, il arbore une poitrine de sapin de Noël*. Il a beau être général de division, ce matin il ne divise pas, il multiplie, il additionne, il élève au carré, le carré des officiers. Il promet un avenir radieux au nouveau commandant. Lyon serait un accélérateur de tableau d’avancement : « le Rhône, c’est un peu la piste aux étoiles ». (Lui-même en porte déjà trois sur son képi). Car ceux qui nous quittent ont manifesté de grandes qualités, ceux qui nous rejoignent en manifestent de plus grandes encore, et c’est ainsi que les arbres finiront bien par monter au ciel, grimpés sur les épaulettes des militaires, scrongneugneu ! A ses pieds, qu’il a rutilants  - car il ne sert à rien de cirer les pompes des autres si c’est pour négliger les siennes - tout en vrac : Broliquier, Havard, Touraine, Guilloteau, Terrot, Meunier. Beaucoup ne retiennent pas leur émotion de voir tant de talents récompensés, et nul doute que leur émotion sera plus grande encore quand leur tour sera venu.

Le colonel sortant prend la parole. Il salue son ex-supérieur : « Merci de la paix royale que vous m’avez accordée ». Le général sourit gentiment, le rôle de fouteur de paix ne lui déplaît pas.  Alors le colon* se lance, et termine sur un aphorisme de son cru, c’est le cas de le dire : « le courage intellectuel, c’est comme la virilité chez les hommes, tout le monde en a, mais elle n’a pas la même taille ». Il est temps de rendre l’antenne avant que tout cela ne dégénère et ne se termine en bitaucirage !

La gendarmerie est un des rares lieux au monde où l’on sert à boire dans de vraies coupes à champagne (et non des flûtes), de celles qui ont été, dit-on, moulées à la main sur les seins de Madame de Pompadour, qui devait les avoir petits mais pétillants. Dans les bouteilles : du « blanc de noir ». Arme redoutable pour lutter contre l’alcoolisme. Impossible d’être contrôlé positif après avoir ingurgité ce breuvage. Dans le pire des cas, le ballon explose.

Timéo Danaos

*Glossaire “Argot de gendarme”. Géranium : garde. Faire la caisse : monter la garde. Baveux : journalistes. Colon : colonel. Comanche : commandant. Gégène : général. Gratter la planète : nettoyer le jardin. Sortir sa latte : sortir le sabre. Coup de raquette : salut militaire. Faire le drapeau : saluer le drapeau. Pousse-cailloux : fantassins. Chats bottés : motards. Cheval : moto. Bœufs : officiers. Sapin de Noël : officier très décoré.



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