Les armoiries du Cercle du Mâchon de Lyon valent bien le Bouclier de Brennus. Mais pour les mériter, nul besoin de se rouler dans la boue dans de viriles étreintes avec une bande de brutes en short. Il suffit de se réunir une fois par mois entre commensaux distingués pour « mâchonner dans un bouchon ». Activité incompréhensible pour qui n’est pas Lyonnais et donc : ne saute pas. Tradition que les jeunes gens, garçons et filles, sont en train de réveiller à bons coups de fourchette.
Ce samedi matin, entre 9 h 30 et 11 heures, ils étaient 80, dévoyés par Raphaël Eyglunent, et tenaient table à carreaux dans le hall d’entrée de l’Hôtel-de-Ville de Lyon. Première opération hors les murs destinée à rencontrer des élus lyonnais. Seuls Najat Vallaud-Belkacem, Denis Broliquier et François Royer, avaient accepté de se mettre à table. Les autres préférant sans doute beurrer du miel sur leurs tartines. Car le banquet était solide : cochonnaille, saucisson à l’ail, saucisson chaud, gratons, andouillette, gratin dauphinois. Le tout arrosé d’un bon vin de soif, du genre beaujolais. Flanqué de quelques bouteilles d’eau minérale, pour rincer le verre. Les canuts qui ont lancé cette tradition du mâchon carburaient déjà aux produits de l’agriculture, et s’ils n’avaient pas de pétrole, ça n’empêchait pas de chauffer le moteur.
Puis vint le jeu des discours, dans la plus pure tradition des carabins. Jean-Baptiste Garnier, présenté comme le roi des facebouquinistes, se lança dans une envolée flamboyante, célébrant la France qui n’hésite pas à se lever tôt, pour boire un coup et casser la croûte. Sa voix se réverbérait sous les voûtes, donnant une résonnance de cathédrale à une liturgie bien plus dyonisiaque que grégorienne.
Au tour de Mathieu de Chapasse. Il s’essaie à la profession d’avocat. Il préféra déclamer sans micro, ce qui, de fait, ne changeait pas grand chose. On lui doit cette confidence répétée par l’écho « un jour peut-être, le gratin lyonnais, ce sera nous ». S’il veut parler du gratin dauphinois, certes on y trouve de la crème, mais il est surtout constitué de patates. C’est du moins ce que l’expérience journalistique permet de conclure.
Pas de table de banquet sans chansons. Les mâchonneux s’étaient donnés du mal. Enervés sans doute que l’hymne national porte le nom de Marseille, ils ont tenté une version plus lyonnaise, au refrain de « Mâchon, mâchon, qu’un vin très pur... » Aucune armée n’a jamais gagné une guerre avec un chant pareil, mais ça permet toujours de fêter les victoires et de noyer les défaites.
Inévitable, la ritournelle qui passe de table en table « Ami (XX), lève ton verre... il est des nôÔtres » Auquel osa se mêler une voix dissidente qui risqua un sulfureux : « Allez Mathieu montre-nous ton... ». Ton quoi ? Le reste de la phrase s’est perdu dans les méandres et les résonnances des voûtes.  « ... ton Q.I. » peut-être ? Ou l’un des deux ? Peu importe, l’orateur continua, imperturbable, son discours. Imperturbables aussi, les politiques qui poursuivaient leurs conversations de table dans une ambiance potache et aussi studieuse que possible. Et tellement plus revigorante que les réunions politiques auxquelles ils sont habitués.
Timéo Danaos