Ce devait être le « Grand Concours d’Accent de Lyon », le rendez-vous des orateurs au patois dysentérique et aux intonations plagiées sur l’ORTF. On a eu droit en fait au banquet de la Confrérie, reste à savoir si c’est celle des Vilains de Gerson ou des Défenseurs du salami tranché. Perchée à l’étage du café des 3 Gaules, sur une dalle en béton qui promettait de s’effondrer en cas de pogo, la cinquantaine de badauds en tous genres en ont eu pour leur argent – c’est toujours le problème quand c’est la maison qui offre – ce jeudi 10 juin. A l’inverse d’une réunion de Conseil général tirant sur le sérieux comme on flingue un magistrat, le folklore, hier soir, a largement extraverti la compétition, au point de brouiller parfois l’attrait d’icelle.

Pourtant, la soirée organisée par Jérôme Manin et Romain Blachier était partie sur des chapeaux de roues. Avec Guy Lux, le présentateur-vedette. Pas loin de deux mètres sur pattes – juste de quoi servir d’étai au plafond – notre postulant à Intervilles s’entiche du programme de ces « messieûrs-dâmes » : « la lecture du Littré de la Grand’Côte de Nizier du Puitspelu », pendant deux à trois minutes par figurant, avec l’accent local. De quoi inonder le micro de postillons bien calibrés. Justement, on nous livre à l’instant de quoi accomplir ce forfait. Cervelle de Canut, pain aux céréales, salami en rondelle, pinard en bouteille. A défaut d’entendre l’accent lyonnais, on pourra toujours dire qu’on a senti son haleine. Le temps de serrer la paluche d’un collègue venu se compromettre en public, et voilà que le premier candidat est annoncé.

Philippe, comédien et chauve. Une gouaille à vous servir de tire-bouchon. Il représente le quartier de Montchat, et va nous lire quoi ? La définition de « carnier ». Quèsaco ? « Poche à gibier ? » lance-t-on dans l’assistance. « Nan, c’est l’équivalent de carnassier ». Lecture comique, façon Nicolas Canteloup imitant Claude Gensac. On croit reconnaitre l’accent parisien, celui qu’on entend dans les pubs pour cotons-tiges. Bilan : record d’une minute à battre. Second candidat. Un émissaire du parc de la Tête d’Or aussi myope que ses girafes. Erick Roux de Bezieux, membre du jury, lui refourgue ses lunettes astronomiques. En vain. La diction prend des allures d’improvisation sur le ton de Richard Cœur de Lion, bien qu’on ait perdu ses enregistrements vocaux.

On en redemande. Et on nous en redonne. Troisième participant, visiblement possédé par des forces obscures. « C’est la première fois que je participe à cet évènement ». Pratique, c’est aussi la première fois qu’il est organisé. On retiendra cette citation mystérieuse, amourachée d’un accent post-viticulteur : « Quand Jean Dujardin vient à Lyon pour tourner Lucky Luke, le mal vient avec son cheval »… Le quatrième figurant est Stéphanois. Les gones rouscaillent des amygdales. Après un bref exposé sur le « fromage » dans la plus pure tradition orale d’Aimé Jacquet jusqu’à nos jours, le cinquième candidat d’âge canonique vient au micro. « J’suis beau, faut le dire ». Au moins, lui, il a le sens de la dérision. Quelques lignes en braille suffisent à contenter le jury.

Depuis le début de l’épreuve, pas un candidat n’a souffert la minute trente de temps de parole. Ni le fameux accent lyonnais. On angoisse ferme, quand la première femme arrive sur la scène, impeccable de charme. Cependant, celui-ci se rompt à coup de triques québécoises. Céline Dion est de retour, mais en slam, sur du Grand’Côte qui plus est. C’est la débandade. Jusqu’au bouquet final : une benjamine dans les dix ans d’âge clôt la cérémonie. Trois borborygmes font exulter l’assistance. Pour ce coup de force, cette petite téméraire aura gagné le fameux Grand’Côte. Félicitations. On attend avec impatience la suite. Et l’accent lyonnais ? Faudra revenir, par contre. Qui sait, les gérants du bar l’auront peut-être entendu dans la liesse légèrement fermentée de fin de soirée…

Alvaro Canyon