Fuir le bonheur avant qu’il se sauve

Un spectacle tout tourneboulé à Gerson

Sur scène : un landau. Un vrai. Pas une de ces capsules SUV à roues de camion qui jouent lex Mad Max en promenant des bébés sur les trottoirs. Un landau, tout ce qu’il y a d’honnête avec sa nacelle et ses roues à rayons. Côté jardin une table de bistrot. Côté : tout au fond, un étagère de bric à brac. Une paire de charentaises traîne par ci par là.

Il sort de la salle de bains, Rodrigue, en calbute, et commence à se brosser les dents, franchement, il aurait pu faire ça avant ! “Je m’appelle Rodrigue et tout va bien”. Il aurait même pu s’appeler “Alexandre le Bienheureux”. Bonheur parfait, une femme adorable nommée Hélène, un bébé qu’on ne voit pas, dans la landau,  et qu’on n’entend pas, ce qui est mieux. Et un boulot génial : pompier. Sauver des vies, tout ça. Le temps de rajouter un short sur le calbute et d’enfiler un t.shirt de Bidochon, le voilà prêt à raconter. Tout va bien, tout va bien.  Bien sûr qu’il l’aime, Hélène, sa femme. Mais voilà que le doute s’installe, on ne peut pas l’empêcher. Est-ce que c’est la bonne ? Il se remet à penser à toutes celles qu’il n’a pas eues et c’est dommage, toutes celles qu’il n’a pas eues et c’est tant mieux, celles qu’il n’aura jamais. Ca passe très vite mais ça fait du monde ! Et le bébé. Bien sûr que c’est le plus bel enfant du monde, mais quand il ne ferme pas l’oeil de la nuit….la proximité du congélateur fait venir de coupables pensées ! Il se met à raconter sa vie de pompier, les interventions, il en voit des sévères parfois, on n’aurait pas aimé être là, surtout pas dans la civière. “Les psychotiques, c’est mes petits préférés !” Un bonheur pareil, même inquiet, dès qu’on commence à le détricoter, ça part vite en cacahuète. Volià ce qui arrive à Rodrigue. Son humour se fait noir, d’un coup. Le spectateur est brinquebalé entre les éclats de rire, l’émotion pure, le  tragicomique grinçant, et le drame qui se balance sur le bord du toit. A travers le récit du personnage de Rodrigue qui vole en morceaux, ce sont mille personnages qui pointent le bout du nez, mille voix qui s’invitent, de celles qui font les faits divers, parfois. On n’est plus dans du café-théâtre mais dans du théâtre tout court. Un patchwork d’histoires de vies servies par un numéro d’acteur qui se jette du comique au tragique, comme on renverse un verre, à fond perdu. Le spectateur en ressort tout tourneboulé. L’auteur et acteur Vincent Rossi a voulu rendre hommage à  ceux qui ramassent à la petite cuillère ces vies éclatées. , Les urgentistes, les services de secours. Il offre un drôle de spectacle que Gerson accueille le mardi jusqu’à fin octobre.

 

Timéo Danaos

Le Bonheur inquiet, de et par Vincent Rossi

Espace Gerson

 

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