Mon Cher Ami,

De retour dans sa bonne ville de Lyon, Choiseul s’est précipité la semaine dernière sur le tapis rouge de cette rue du très chic quartier d’Ainay. Il lui  aura fallu plus de trois heures pour parcourir les 200 mètres de cette artère qui, l’espace d’un soir, avait été interdite aux carrosses. Elle était réservée aux promeneurs tranquilles pour qu’ils puissent à loisir admirer les vieux meubles vermoulus et les tableaux anciens que proposent les commerçants aux bourses bien garnies.

À chaque pas, Choiseul a été arrêté par de braves Lyonnaises et Lyonnais qui tenaient à se faire immortaliser à ses côtés par les nombreux portraitistes présents sur les lieux. « Voyez comme ils m’aiment », s’émerveillait à chaque fois l’ancien ministre de toutes les polices. C’est à croire que les dix-huit mois qu’il vient de passer entre les murs de l’hôtel de Beauvau lui ont fait perdre le sens des réalités. Le voilà qui se laisse désormais trop facilement abuser par ces démonstrations publiques dont il devrait pourtant se méfier. Le même qui se précipite au cou de Choiseul le jeudi en lui témoignant amitié et lui jurant fidélité n’hésitera pas le vendredi à faire de même avec son adversaire s’il pense que le portrait à ses côtés peut lui permettre d’impressionner sa belle-mère et de rendre jaloux ses arrière-petits-cousins.

Choiseul n’a pas été le seul à arpenter ce fameux tapis rouge. Tel a été également le cas pour le baron de Keyserling. Le puissant de la Croix-Rousse qui règne sur le Conseil des bourgades lyonnaises était également présent. Mais lui n’a pas mis longtemps à parcourir la rue. Personne ne le connaît, personne ne l’arrête, personne ne songe à vouloir obtenir le moindre portrait à ses côtés. Le baron peut toujours se consoler en se disant que tel est exactement le cas pour le président de Bastard qui doit plutôt aller se promener sur ses terres de Divonne-les-Bains s’il veut avoir une chance d’être adulé.

Choiseul a été fort heureux de ne pas croiser le baron de Keyserling. Les deux hommes ne s’apprécient plus guère même s’ils savent sauver les apparences lorsqu’ils se rencontrent. Choiseul s’est persuadé que le baron est l’instigateur secret des libelles anonymes qui circulent dans la ville et brocardent son âge. Et encore, il ignore que le baron de Keyserling a secrètement rencontré samedi dernier l’actuel puissant de Bourg en Bresse avec lequel il pourrait bien faire alliance lors du prochain renouvellement du conseil des bourgades lyonnaises. Mais de grâce. Tenez cette information secrète puisque je me suis engagé à ne la répéter à personne.

Je vous embrasse comme je vous aime,

Vale