Mon Cher Ami,

Se souvenant qu’il fut, voici un siècle ou deux, professeur de lettres classiques, Choiseul n’a jamais résisté au plaisir de truffer ses discours de citations latines et plus rarement grecques. On se souvient que lorsqu’il était ministre de toutes les polices, il avait quelque peu irrité sa majesté en évoquant l’hubris de son gouvernement. Il évoquait cette malédiction des dieux qui rend aveugles ceux qui se croient tout puissant et qui, comme l’a conté Homère, causa la perte du puissant Achille. Nul n’avait été dupe. Le Roy lui-même était visé par cette pique, accusé d’être trop sûr de lui. Les événements de ces trois dernières années sont venues à point pour montrer combien la critique de Choiseul était justifiée.
Tout cela rappelle la parabole biblique de la paille et de la poutre. Force est de constater que l’ancien puissant déchu de Lyon n’a lui-même pas été épargné par la malédiction des dieux. Son aveuglement est la principale cause de sa chute. Aujourd’hui encore, Choiseul demeure persuadé qu’il a été victime d’un complot. À ses yeux, les coupables sont à la fois quelques gazetiers de la ville et une poignée d’anciens amis au rang desquels il classe l’aimable Monsieur Try qui préside aux destinées du club de balle au pied de la Duchère. Au fil des années, Choiseul s’est entouré d’une cour servile qui l’a conforté dans son sentiment de toute puissance. Nul ne se risquait à le contrarier. Les uns parce que leur pension de petit puissant constituait l’essentiel de leurs ressources et qu’ils étaient prêts à tout pour la conserver. D’autres pêchaient tout simplement par leur incompétence et leur incapacité à comprendre le fonctionnement des affaires publiques comme l’ancien avocat Jean-François Boyer ou le prince de Beauvau . Impressionné par leur indéniable réussite professionnelle et encouragé par son épouse, Choiseul a tourné le dos à ceux qui lui avaient permis de conquérir la ville. On aurait tort de penser que sa chute lui a ouvert les yeux. Au contraire. Choiseul n’est que ressentiment. Il en a même oublié de tendre la main à ses collaborateurs qui l’ont fidèlement servi. La seule qu’il a aidée n’est autre qu’Elisabeth Canning dont le principal exploit aura été de rendre impossible toute réconciliation avec le baron Keyserling, l’ancien puissant de Lyon et des villages alentours.

Je vous embrasse comme je vous aime,

Vale